Créations originales et Traductions de Paul Bétous

Les Légendes du Solstice: La Nuit de Koupalo d'Hanna Prashkevich

Vous connaissiez déjà Hanna Prashkevich pour ses magnifiques illustrations des contes de Baldomero Lillo Sub Sole ou la Ramasseuse de coquillages, L'OR et Les Neiges Éternelles, découvrez à présent ses talents de conteuses dans Les Légendes du Solstice : La Nuit de Koupalo.

 

La-nuit-de-koupalo_couverture_definitif-INTERNET

 

 

Ouvrir le livre dans une nouvelle fenêtre

 Ouvrir le livre dans une nouvelle fenêtre

 

Posté par cazueladepolo à 17:18 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,


"Le pourboire" de Baldomero Lillo

 

train

 

Traduction inédite de la nouvelle " Irredencíon " du "père du réalisme social" au Chili, Baldomero Lillo.

Vous pouvez retrouver d'autres traductions ici et vous procurer les textes imprimés et, pour certains illustrés, .

Bonnes lectures.

 

* * *

Texte au format .pdf

* * *

Il jeta un regard désespéré au cadran de sa montre et, abandonnant le comptoir, il se précipita dans sa chambre comme une trombe. Le train partait à cinq heures pétantes. Il avait, donc, tout juste le temps de se préparer. Il se lava et se parfuma d'un geste nerveux, mit sa chemise en batiste1, sa cravate en satin, et le frac flambant neuf que le couturier lui avait remis la semaine passée. Il lança un dernier regard au miroir, boutonna son sac de voyage et, s'enfonçant le haut de forme sur la tête, se retrouva en quatre bonds dans la rue. Il ne disposait que d'une demi-heure pour arriver à la gare, en périphérie de la ville poussiéreuse. Il courait sur le trottoir en regardant droit devant lui, anxieux. Mais la chance semblait lui sourire, car il trouva une voiture, en tournant le coin de la rue. Il y monta et referma la portière en criant :

  • Fouette cocher, je prends le train de cinq heures !

L'aurige2, un géant sec et décharné répondit :

  • L'affaire est pressante, patron, nous v'là très en retard.

  • Cinq pesos de pourboire, si tu arrives à temps !

Un déluge de coups de fouet et le départ soudain de la voiture annoncèrent au passager que les paroles magiques n'étaient pas tombées dans l'oreille d'un sourd. Allongé sur les coussins, il plongea la main droite dans l'une des poches du grand sac en lin, d'où il retira un élégant faire-part aux bords dorés. Il lut et relut plusieurs fois l'invitation sur laquelle son nom était tracé en toutes lettres, Octaviano Pioquinto de las Mercedes de Palomares, par une main féminine, lui semblait-il. Une note au pied précisait : « On dansera ».

Alors que la voiture roule, enveloppée d'un nuage de poussière, l'impatient voyageur ne cesse de crier, s'accrochant des pieds et des mains aux sièges déglingués :

  • Plus vite, hombre, plus vite !

De Palomares, premier vendeur de la Camelia Roja, est un brave garçon au teint hâlé, de belle stature et doté d'un corps svelte et élégant. Il était le favori de la clientèle féminine du village, qui ne voulait être servie que par lui, au grand écœurement de ses collègues qui ne pouvaient se résigner à cette préférence, injustifiée selon eux. Son habileté, son sourire de caramel et son éloquence insinuante, melliflue3 et doucereuse, faisaient des prodiges derrière le comptoir. Son tour de main était souvent remarqué par les acheteuses qui se contentaient de dire :

  • Quel voleur si effronté… mais il vous vole avec tant de grâce !

L'héritière Doña Petrolina de los Arroyos, l'une des plus importantes paroissiennes de la Camelia Roja, entra un après-midi dans le magasin, accompagnée de sa fille, la belle Conchita, tendron4 de vingt-deux printemps. Habitant un petit village des environs, elles avaient pris le train pour aller faire quelques courses, car le jour du saint de la demoiselle approchait et on le célébrait par de grandes festivités.

Pour s'occuper d'une si somptueuse cliente, le chef envoya l'indispensable De Palomares, lequel donna cette fois-ci une telle profusion de sourires et de génuflexions, prit des postures si distinguées, et déploya un tel cumul d'habiletés commerciales, que la majestueuse dame, charmée par la distinction et la finesse de ce beau garçon, dit à sa fille ces mots, qui tombèrent comme des bombes dans le magasin :

  • Conchita, n'oublie pas d'envoyer à monsieur de Palomares une invitation pour qu'il honore de sa présence notre modeste soirée.

La jeune fille sourit avec grâce et, envoyant un regard picaresque au favori, répondit :

  • Non maman, je ne l'oublierais pas.

Après avoir accompagné les femmes jusqu'au coche qui les attendait, et mis les paquets de course dans le véhicule, de Palomares reprit sa place derrière le comptoir, le visage rayonnant de bonheur. Quel triomphe que le sien ! Assister à une réception si aristocratique et coudoyer des personnalités de l'importance du Maire, du Subdélégué et du Vétérinaire.

À partir de ce jour, la prosopopée5 du beau vendeur augmenta en flèche. Les vendeurs, ses camarades, le voyant s’entraîner à différentes attitudes gracieuses, sourires et autres révérences devant les vitres de la cloison qui divisait l'arrière-boutique, étaient consumés par la jalousie. Quand il marchait, il imprimait à sa taille un balancement rythmique et ses pieds glissaient avec des compas de valse et de polka sur le plancher disjoint.

Avec la permission de son chef, qui ne pouvait rien refuser à son vendeur, il fit venir Don Tadeo, le tailleur raccommodeur qui transformait les tissus mités de la boutique en d'authentiques habits à la française, et il lui commanda la confection immédiate d'un frac pour assister à la réception. Le brave homme exécuta la commande du mieux qu'il put et livra l'habit, un véritable monument artistique, dans les temps demandés.

Les jours précédants la fête se firent interminables pour Octaviano Pioquinto de las Mercedes. Quand le postier apparaissait, il se jetait dessus pour voir si l'heureuse invitation était arrivée. Mais, ou on l'avait oublié, ou les inviteuses avaient reconsidéré leur accord, car le fait était que le billet tant attendu ne venait pas. Son inquiétude et sa confusion prirent une amplitude telle qu'il mesura distraitement plusieurs fois des varas6 de tissus de quatre-vingts centimètres au lieu des soixante-quinze centimètres maximaux autorisés par le règlement de la maison.

Tandis que l'aurige fouette impitoyablement les rosses, de Palomares, violemment secoué à l'intérieur de la voiture, essaye de deviner auquel de ses camarades appartient la main qui a caché la carte d'invitation sous les pièces de percale. Ce fut réellement un merveilleux hasard lorsque sa main droite tomba dessus alors qu'il dépliait ces tissus sur le comptoir. Ah ! Race d'envieux, ils verraient ce qu'ils allaient voir l'après-midi même si par malheur il perdait le train. Et sa voix résonne à chaque instant, impatiente :

  • Fouette cocher, fouette!

La voiture roule vertigineusement et pénètre dans la gare alors que le train s'est déjà mis en marche. Un cri de désespoir sort du véhicule, mais le conducteur écarte les rênes et dit au passager affligé :

 

  • Ne vous inquiétez pas patron. Nous le rattraperons avant qu'il n'entre dans le virage.

Les chevaux galopent, furieux, sur le chemin longeant la voie ferrée et passent devant le convoi qui monte lentement la côte raide. Les rosses éreintés s'arrêtent soudain d'un coup sec, le cocher descend du siège, ouvre la portière et dit précipitamment  :

  • Descendez, patron, courez, rattrapez-le !

De Palomares descend et s’apprête à s'élancer à travers le trou de la barrière quand l'aurige lui bloque le passage en lui disant :

  • Et la course ? Et le pourboire, patron !

Il fouille fébrilement ses poches, mais il se souvient qu'il a oublié son portefeuille et sa montre en changeant de vêtement. Alors, n'ayant pas de temps à perdre dans de vaines explications, il se débarrasse du sac de voyage et, le lançant au nez du cocher stupéfait, il franchit la barrière comme une flèche. Il atteint les rails en quatre bonds et vole sur la voie, le haut-de-forme dans les mains.

Le train avance lentement grâce à la pente. Les passagers ont sorti la tête par la fenêtre tandis que ceux du dernier wagon, le conducteur en tête, se regroupent sur la plate-forme. Cette scène semble les divertir grandement, et Palomares entend leurs éclats de rires et leurs cris d'encouragement de plus en plus clairs au fur et à mesure qu'il réduit l'écart :

 

  • Courrez, courrez ! Attention, il se rapproche !

Cette dernière phrase, qu'il ne parvient à comprendre, lui semble quelque peu incohérente, mais il corrige vite cette hypothèse en se sentant tout à coup attrapé par les basques du frac, tandis qu'une voix rauque et colérique résonne dans son dos :

  • Le pourboire, patron !

Il se retourne comme l'éclair et, d'un coup de poing dans la mandibule, il étend de tout son long le têtu automédon7. Débarrassé de l'agresseur, il se remet à courir et regagne vite le terrain perdu. En peu de temps, seuls quelques mètres le séparent du dernier wagon. Parmi les visages rieurs qui le regardent, de Palomares en voit un, charmant, de femme. Il apperçoit des yeux bleus et une petite bouche riante par éclats cristallins, qui agissent sur le voyageur en retard comme un stimulant doux et puissant. Un dernier effort et il pourrait contempler tant qu'il lui plairait la délicieuse créature. Mais, alors que s'élève du train un chœur formidable de cris et d'éclats de rire, il se sent à nouveau retenu par les queues du frac, et l'abominable : « Le pourboire patron ! » lui fustige les oreilles comme un coup de fouet. Il tourne comme une toupie et, fou de rage, se rue sur le géant. Son poing de fer cogne, telle une masse, le visage et la poitrine du collant créancier jusqu'à le renverser à moitié sonné. Il lui enroule la tête dans le poncho et, abandonnant le haut de forme qui flotte dans une eau bourbeuse, après avoir roulé dans le fossé au cours de la bagarre, il reprend bravement sa course de vitesse contre la locomotive qui halète dans la pente.

Ses jambes aux muscles d'acier l'emportent comme le vent, le sang lui bourdonne dans les oreilles et le cœur a tout l'air de vouloir s'échapper par la bouche. Le train, prêt à entrer dans le virage, a grandement diminué son allure. Plus que trois minutes avant qu'il ne redescende vertigineusement par le flanc de la montagne. C'est maintenant ou jamais ! - se dit de Palomares avant d'amasser toutes ses forces pour un suprême effort. De la dernière voiture, dont il n'est séparé que de quelques pas, partent des voix encourageantes parmi lesquelles se détache le timbre argentin de la voyageuse qui s'exclame, tapant ses menottes gantées :

  • Hourra ! Hourra !

De Palomares, les yeux injectés de sang et la respiration haletante, redouble d'efforts. Dans son dos, et s'approchant rapidement, résonne un soufflement de cochon asthmatique. Il prend instinctivement les basques du frac dans ses mains, ces maudits appendices qui prolongent si dangereusement la partie postérieure d'un individu, et les croise au-devant de la ceinture. Les passagers sont descendus sur le marchepied et l'un d'eux, habillé d'un costume de flanelles blanc, l'encourage de ses cris gutturaux en agitant une cravache imaginaire dans la main droite et en s'adressant à lui comme à un cheval de course :

  • Hue donc, hue donc !

 

De Palomares voit s 'élever un brouillard devant ses yeux, le monde tourne tout autour de lui : il allonge les bras, des mains vigoureuses l'attrapent par les poignets et le soulèvent comme une plume, mais les basques du frac, que son mouvement a libérées, doivent s'enrouler dans les roues, car une force peu commune menace de l'arracher du marchepied. Et, tandis que les mains salvatrices le soutiennent, il entend un tintamarre effrayant :

  • Lâche ! Mauvais diable ! Frappez-le d'un bon coup de pied !

Un rugissement qui semble sortir de sous la voiture : – Le pourboire… ! lui donne la clé du mystère et d'une vigoureuse secousse, il s'allège de la charge.

Alors qu'il est porté en triomphe sur la plate-forme, il jette un coup d’œil sur la voie et distingue en son centre le féroce cocher agitant quelque chose qui ressemble de loin à deux banderoles noires. De Palomares est pris d'une angoisse mortelle et, amenant promptement les mains dans son dos, il palpe épouvanté la boucle des pantalons. De l'élégant frac, de ce vêtement parfaitement abouti, il ne reste qu'un bout si rachitique et exigu que l'on peut à peine le comparer à un veston de majo8 ou de toréador. Ce désastre l'anéantit, et il se laisse conduire sans résistance par le passager en costume blanc et guêtres jaunes dans un compartiment du wagon. Il y a sur la porte un écriteau qui dit : Mister Duncan et sa fille.

La première chose que voit de Palomares en entrant dans le compartiment est la voyageuse des hourras, qui se met à rigoler de son rire mélodieux en le voyant. Couchée nonchalamment sur les coussins, des boucles d'or s'échappant de sa casquette de jockey céleste, elle lui semble la plus belle créature du monde. Il la regarde bêtement et oublie le frac, le bal de Doña Petronila et de Conchita. La miss rit et, tandis que les roses de ses joues se teignent en vif carmin, ses yeux bleus se remplissent de larmes. Mister Duncan est fou de joie. Enfin, ce spleen détestable, cette tristesse qui minait la santé de sa fille, la faisant languir de mélancolie, a abandonné sa proie, que les voyages, les distractions et toutes sortes de soins n'étaient parvenus à arracher au cours des deux années passées à lutter contre ce mal mystérieux. Celui qui a construit un tel prodige lui semble un envoyé du ciel et il ressent pour lui la plus chaleureuse des sympathies. Il voit dans l'arrogant beau garçon aux jarrets, poumons et poings d'acier, qui abat des athlètes et rattrape les trains à la course, le surhomme idéal de l'énergie et de la virilité masculine.

Le train vole en rase campagne, et, bien qu'il s'arrête dans un petit village, en face de la maison de la grande lignée de Doña Petronila de los Arroyos, nul voyageur ne descend du dernier wagon.

Le jour suivant, la Camelia Roja reçut un télégramme qui produisit dans la villa une grande excitation. La dépêche disait ainsi : « J'embarque aujourd'hui sur le Columbia pour faire un petit tour du monde. Salutations. - De Palomares ».

- - - - - - - - - - - - - - - -  - - - - - - - - -

1« Batiste »: Toile de lin très fine et d'un tissu très serré. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/9/. Web. Novembre 2018.

2« Aurige » : ANTIQ. GRECQ. ET ROM. Conducteur de char. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/9/. Web. Novembre 2018.

3« Melliflu, -ue ou Melliflue » : Qui distille du miel. Ne s'emploie plus guère qu'au figuré et dans un sens défavorable. Qui a la douceur du miel, doucereux. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/9/. Web. Novembre 2018.

4« Tendron » : Bourgeon, rejeton tendre de quelques arbres, de quelques plantes. Les chèvres broutent les tendrons des arbres et des plantes. Fig. et fam., Un jeune tendron, Une jeune fille. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/8/. Web. Novembre 2018.

5« Prosopopée » : P. méton. Discours pompeux, véhément et emphatique. Ortolang. Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. 2018. http://www.cnrtl.fr/definition/prosopopée. Web. Novembre 2018.

6« Vara » : Medida de longitud que se usaba en distintas regiones de España con valores diferentes, que oscilaban entre 768 y 912 mm. (Unité de longueur qui s’utilisait dans certaines régions d’Espagne avec des valeurs différentes, qui oscillaient entre 768 et 912 mm.) Diccionario de la lengua española. Real Academia Española. 23ᵉ édition. 2017. http://dle.rae.es/?id=bMH7x5e. Web. Novembre 2018.

7« Automédon » : Vieilli et iron. Cocher de fiacre, de voiture de louage. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/8/. Web. Novembre 2018.

8« Majo » : En los siglos XVIII y XIX, persona de las clases populares de Madrid que en su porte, acciones y vestidos afectaba libertad y guapeza. (Aux XVIIIe et XIXe siécles, personne des classes populaires de Madrid qui, par son port, ses actions et ses habits, affichait liberté et beauté.). Diccionario de la lengua española. Real Academia Española. 23ᵉ édition. 2017. http://dle.rae.es/?id=Nxznzus. Web. Novembre 2018. Attesté en français : Ortolang. Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. 2018. http://www.cnrtl.fr/definition/bhvf/majo. Web. Novembre 2018.

* * *

Texte au format .pdf

* * *

Posté par cazueladepolo à 13:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,


"Irrédemption" de Baldomero Lillo

 

fleurs-pecher

 

Traduction inédite de la nouvelle " Irredencíon " du "père du réalisme social" au Chili, Baldomero Lillo.

Vous pouvez retrouver d'autres traductions ici et vous procurer les textes imprimés et, pour certains illustrés, .

Bonnes lectures.

 

* * *

texte au format .pdf

* * *

Irrédemption1

Quand les derniers convives prirent congé, la princesse, retroussant la jupe de son vêtement constellé d’étoiles, traversa les salons déserts et se dirigea vers sa chambre à coucher, jetant, en passant, un dernier regard à ces lieux où, de par sa grâce et sa beauté plutôt que de par sa robe symbolique, elle avait été la reine de la nuit.

Elle se sentait quelque peu fatiguée, mais, en même temps, gaie et satisfaite. Le bal s’était avéré des plus somptueux. Tout ce que la grande ville arborait de plus distingué : les noblesses de sang, d’argent et de talent défilèrent à travers ses salons, décorés avec une magnificence éblouissante.

Mais la touche sensationnelle, celle qui arrachait des expressions d’enthousiasme et d’admiration, venait des fleurs répandues à profusion dans tout le palais. Avec leur pâle teinte aurore, elles paraissaient une couche de neige couleur de rose, tombée dans les grands appartements, recouvrant les consoles, les meubles, les bronzes, se répandant sur les tapis, et faisant disparaître sous ses boutons carmins les superbes verreries de la table du buffet. Des guirlandes de fleurs semblables enveloppaient les lustres de cristal, traçaient des dessins capricieux sur les murs et bordaient les cadres dorés des miroirs. L’effet produit par cette avalanche de fleurs rosées était simplement merveilleux, et les présents au bal ne tarissaient pas d’éloges sur cette fantastique ornementation, dont l’idée géniale emplissait d’orgueil la belle dame qui, seule avec ses demoiselles de compagnie, qui préparaient sa coiffure nocturne, se plaisait à évoquer les détails de la fête magnifique.

Oui, cette idée si originale lui appartenait, à elle seule, et elle ne pouvait que sourire en se rappelant l’air surpris du vieil intendant quand elle lui ordonna de dépouiller de leurs fleurs tous les pêchers en floraison qui existaient dans la propriété.

Elle était persuadée que le serviteur rustique accomplirait cette consigne à contrecœur. Mais il avait obéi et le succès dépassait toutes ses espérances.

Elle se mit au lit, obnubilée par de si délicieux souvenirs. Alors que la demoiselle de compagnie abandonnait l’appartement sur la pointe des pieds, la voix de sa maîtresse l’arrêta. Un désir soudain, un caprice d’enfant gâtée l’avait prise subitement. Elle voulait s’endormir en respirant le doux parfum des fleurs qui lui donnèrent des sensations si agréables. Obéissant aux ordres de sa maîtresse, la jeune fille versa sur les couvertures des poignées de ces pétales rosés, et suspendit au crucifix en argent, placé à la tête du lit somptueux, un morceau de guirlande arraché à l’un des lustres du salon.

Le silence se fit dans la demeure, et le sommeil de la belle endormie devint de plus en plus profond.

Elle se trouva transportée tout à coup dans l’une de ses propriétés. Le ciel était bleu, et un soleil de printemps, doux et rieur, caressait les champs. Elle marchait au milieu d’un bois de pêchers en fleurs, enveloppée dans une atmosphère d’effluves et d’arômes enivrants, quand, subitement, un souffle qui semblait naître de ses lèvres, ténu au début, impétueux par la suite, arracha les fleurs et les dispersa aux quatre vents. Elle eut peur et voulut s’enfuir, mais les arbres, pareils à des spectres vengeurs, lui barrèrent la route et, en la fustigeant de leur branchage dénudé, ils la serrèrent jusqu’à l’étouffer du poids de leurs faces immenses.

Elle sentit son âme abandonner la terre et comparaître devant le Tribunal Divin, prisonnière d’une angoisse et d’une terreur infinies.

Assis sur son trône, sous un dais de soleils flamboyants, se trouvait le Suprême, l’inexorable Juge. À sa droite, le livre de la vie montrait ses pages, et un archange, à sa gauche, soutenait dans sa main droite la balance de la justice.

Au fond, gardées par des anges aux épées de feux, se trouvaient les portes du Purgatoire et du Paradis ; et l’on pouvait voir, dans le dos de l’archange, une concavité noire de laquelle sortait la figure terrifiante de Satan, appuyé sur ses griffes et ses ailes membraneuses.

Et, comme si tout avait été calculé pour augmenter ses peines, l’âme de la princesse dut assister au jugement d’une autre qui la précédait en ce moment fatidique.

Elle était celle d’un voleur et d’un assassin. Une montagne de crime s’élevait sur le plateau du mal, tandis qu’il n’y avait rien sur l’autre, celui des bonnes actions, qui compensa le poids accablant de ses fautes. Mais la Misère y mit une larme et un fil de ses haillons, l’Expiation, une goutte du sang répandu sur l’échafaud, et l’Ignorance, enlevant son bandeau, le plaça, elle aussi, dans le plateau vide, lequel sortit cette fois de son immobilité pour s’incliner légèrement.

Satan, qui se préparait à prendre le condamné, fit une horrible grimace. L’âme qu’il comptait comme sienne était envoyée au purgatoire. Il grinça des dents avec rage, et la vibration de ses ailes, secouées par la colère, fit tonner les cavités effrayantes de l’Enfer. Cette sentence raviva l’espoir dans l’âme angoissée de la princesse. Entre elle et un voleur assassin, un abîme les séparait. Et cette assurance s’accentua, son tour arrivant, à la vue de l’archange ne mettant dans le plateau des fautes que quelques fleurs fanées et décolorées.

Sa terreur et son inquiétude se transformèrent alors en une joie sans limite, quand elle comprit que ces petites fleurs, dont le poids pouvait être neutralisé par le moindre petit souffle, représentait tout le mal qu’elle avait répandu sur terre. Le jugement avait été sévère ! Mais, elle en était maintenant persuadée, son âme était l’une des élues et elle irait directement au Paradis. Puis, réconfortée par la vision de l’éternelle béatitude, elle évoqua la légion innombrable de ses bonnes œuvres. Elles étaient si nombreuses, qu’elle déplora presque que sa faute soit si petite, car la plus insignifiante de ses nobles actions suffirait pour incliner la balance en sa faveur. Et elle voulait toutes les exhiber ici, pour que le Juge divin lui assigna la récompense la plus haute auquel elle avait droit.

C’est pourquoi, quand ses actes de piété religieuse, de charité et d’abnégation s’empilèrent sur le plateau du bien sans que la balance ne changea de position, elle ne ressentit qu’un début d’étonnement, qui évolua en stupeur à la vue de l’archange achevant sa tâche par l’ajout, à la pile de vertus, des masses imposantes d’un hôpital et d’une somptueuse chapelle avec ses ciments de pierre, sa croix en fer fondue et sa girouette de laiton.

La balance restait pour autant inaltérable, un spectacle terrifiant remplit tout à coup de frayeur l’âme de la princesse. Satan, qui était en train de rire, abandonna soudainement la cachette dans laquelle il était tapi et se pendit au plateau rebelle, telle une araignée monstrueuse ; tous les diables et réprouvés de l’enfer, accrochés par les queues et les pattes crochues, se suspendirent, à sa suite, sans que le poids de cette chaîne, dont le dernier chaînon atteignait le fond du septième abîme, ne parviennent à marquer la plus petite oscillation du fléau de la balance immuable. Dans le plateau, les fleurs avaient disparu pour laisser leur place à une montagne de pêchers mûrs, autour desquels tournées des myriades d’êtres, du corpuscule imperceptible jusqu’à l’insecte ailé, à la forme parfaite. Des légions innombrables d’abeilles bourdonnantes, de papillons aux ailes irisées et d’oiseaux aux plumages multicolores voletaient autour des fruits ; un immense feuillage, en cône inversé, se détachait au-dessus du tout, et se perdait dans l’infini.

La voix terrible résonna alors :

  • Femme, ta faute est irrécupérable ! Le poids de l’enfer dans sa totalité n’est pas parvenu à l’équilibrer. En extirpant le germe, tu as stoppé, dans son cours, la projection de la vie, dont l’origine est Dieu lui-même… Va donc avec Satan pour toute l’éternité.

 

* * *

 

Un cri strident, vibrant, frappa de commotion la domesticité du palais. La demoiselle de compagnie, arrivée la première, trouva sa maîtresse dressée sur son lit et prise de violents spasmes nerveux. La guirlande suspendue au crucifix s’était rompue, et les fleurs gisaient éparses sur l’oreiller et la chevelure de la dame, la jeune fille s’exclama alors à demi-voix :

– Moi je le savais déjà ! Dormir avec des fleurs c’est comme dormir avec des morts. On fait d’horribles cauchemars.

........................................................................................

1Le terme « Irredencíon », le titre original, n’est pas reconnu en espagnol. Cependant, les mots « redencíon » et « condenación » existent et se traduisent respectivement par « rédemption » et « damnation ». Par ailleurs, en espagnol, le préfixe « ir- » marque la négation devant un mot commençant par « r ». J’ai donc choisi de suivre Baldomero Lillo pour la traduction du titre et d’ajouter le préfixe « ir- », qui marque lui aussi la négation en français, au terme « rédemption ». (NdT)

* * *

texte au format .pdf

* * *

Posté par cazueladepolo à 18:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

"Aiguilleurs" de Baldomero Lillo

 

rail

 

Premier jet de la traduction inédite de la nouvelle "Cambiadores" du "père du réalisme social" au Chili, Baldomero Lillo.

Vous pouvez retrouver d'autres traductions ici et vous procurer les textes imprimés et, pour certains illustrés, .

Bonnes lectures.

* * *

le texte en version .pdf

* * *

AIGUILLEURS1*

 

  • Pouvez-vous me dire qu'est-ce qu'un aiguilleur ?

  • Un aiguilleur, un aiguilleur à proprement parler, est un personnage extrêmement important pour toute ligne ferroviaire.

  • Tiens, et moi qui n'en ai toujours pas vu un seul, alors que je voyage presque toutes les semaines !

  • Eh bien, moi, j'en ai vu beaucoup, et puisque vous avez l'air curieuse de les connaître, je vais vous faire le portrait le plus fidèle possible de l’aiguilleur.

Ma sympathique amie et compagnonne de voyage laissa de côté son livre qui narrait un déraillement fantaisiste, causé par l'impéritie2 d'un aiguilleur, et se prépara à m'écouter attentivement.

  • Vous devez savoir – commençais-je en forçant la voix pour dominer le bruit du train lancé à toute vapeur -, que l'aiguilleur fait partie d'un personnel choisi et sélectionné scrupuleusement.

Et il est tout à fait naturel et logique qu'il en soit ainsi, car si la responsabilité qui affecte le télégraphiste ou le chef de gare, le conducteur ou le machiniste du train, est énorme, celle qui affecte un aiguilleur n'est pas moindre, à la différence que si les premiers commettent une erreur celle-ci peut, généralement, être réparée à temps ; alors qu'une inadvertance, une négligence de l’aiguilleur est toujours fatale, irrémédiable. Le télégraphiste peut corriger la faute dans le télégramme, le chef de gare peut donner un contrordre à un mandement erroné, et le machiniste qui ne voit pas un signal peut arrêter, s'il est encore temps, la marche du train et éviter un désastre, mais l’aiguilleur, lui, une fois la fausse manœuvre exécutée, ne peut plus revenir en arrière. Quand les roues de la locomotive mordent l'aiguille de l'embranchement, l’aiguilleur, agrippé au levier d'aiguillage, est pareil à l'artilleur qui appuie sur la détente et observe la trajectoire du projectile.

C'est pourquoi, l'aiguilleur n'est pas n'importe qui, et même si son travail, d'une extrême simplicité, ne demande pas une grande instruction, il en est suffisamment pourvu pour comprendre qu'il a entre ses mains la vie des voyageurs et qu'il lui suffit juste de basculer le levier d'aiguillage vers la droite, au lieu de la gauche, pour semer la mort et la destruction à la vitesse de l'éclair.

Le salaire qui lui est versé est en rapport avec cette responsabilité qui pèse sur lui. Il vit, donc, modestement dans une maisonnette soignée près de la ligne de chemin de fer, et ses enfants vont propres et suivent l'école. Quand il ne travaille pas, il cultive son potager et joue de la scie ou du rabot : la taverne lui est inconnue. Il a donc l'esprit toujours clair, et ni l'alcool ni la misère n'engourdissent ses facultés. Sa vue est sûre, il n'hésite pas au moment de bouger les aiguilles, et il ne s'abuse ni ne se trompe jamais.

  • Vous parlez des aiguilleurs avec beaucoup d'enthousiasme. Peut-on les voir depuis le train ?

  • Si on peut les voir ! Lorsque nous nous approcherons d'une gare, je vais vous en montrer certains, si nous n'allons pas trop vite.

  • En parlant de vitesse, pouvez-vous me dire à quoi obéit la rapidité avec laquelle nous traversons les gares ?

  • À la confiance qu'inspire à tous l'aiguilleur. Il n'y a pas d'exemple où un aiguilleur aurait été coupable d'un accident, comme celui relaté par l’écrivaillon démodé, auteur de ce livre.

  • Je chercherai à ne pas perdre l'opportunité de connaître un personnage si sympathique. Mais, veuillez bien excuser mon ignorance, y a-t-il toujours eu des aiguilleur, ou aiguilleurs comme vous les appelez ? Je trouve quand même étrange de n'avoir jamais fait attention à eux.

  • Je vais vous le dire. Il y a toujours eu des aiguilleurs, mais, et pour invraisemblable que cela puisse paraître, on ne donnait pas au métier d'aiguilleur l'importance qu'il mérite. C'est incroyable, mais certains anciens l'assurent, il fut un temps où les aiguilleurs étaient recrutés parmi les pires employés de la ligne ferroviaire. Il s'agissait presque toujours d'handicapés ou d'estropiés ayant perdu, comme garde-frein, graisseur d'aiguille ou wagonnier, un bras ou une jambe ; de braves gens si l'on veut, mais qui, du fait de leur naturel, de leur condition et du salaire misérable qu'ils recevaient, étaient en grande partie inaptes à cette tâche délicate qui exige, avant tout, de la conscience professionnelle, de la sérénité et du sang-froid.

Son salaire, rendez-vous compte, n'était que d'un peso par jour. Avec ça, lui, sa femme et les enfants devaient manger et s'habiller. Évidemment qu'avec un tel système, les accidents et les déraillements étaient extrêmement fréquents. Et je sais moi-même d’une catastrophe que m’a rapporté un ex-aiguilleur il y a quelque temps. Pour que vous compreniez bien de quoi il retourne, je vais vous relater l’événement dans ses moindres détails.

C'était à la fin du mois, en ces jours si tristes pour ceux qui touchent un petit salaire, et parmi lesquels on comptait l’aiguilleur et sa famille. Dans l'habitation, une porcherie étroite et sale, la femme, toujours de mauvaise humeur à cause de la misère et du travail excessif, rouspétait jour et nuit, pendant que les gosses haillonneux et affamés pleuraient pour demander du pain. Le mari, et père, regardait ce tableau avec une rage sourde qui lui mordait l'âme, puis il allait travailler, muet et coléreux. Il n'était pas alcoolique, mais la tristesse de son foyer, pour lequel il ne ressentait que haine et dégoût, le poussait parfois vers la taverne où il buvait pour oublier, pour s'étourdir au moins quelques heures. La nuit précédant l'accident, il but quelques verres d'eau de vie et dormit mal. Il marchait entre les embranchements, la tête lourde et la vue troublée, faisant son travail avec laisser-aller. Lorsque la sonnerie de la gare annonça l'arrivée de l'express, il se rendit sur la voie et examina les aiguilles. Elles étaient là où elles devaient être, laissant au rapide la voie libre et dégagée.

Il restait encore huit minutes avant que le train ne passe et il avait le temps de se reposer. Il faisait très chaud et ses lourdes paupières luttaient pour couvrir ses yeux ensommeillés. Un moment plus tard, il crut entendre un léger coup de sifflet et se releva à moitié sur le banc. Tout à coup, un tremblement sourd s'empara de la baraque. Il se leva apeuré, en se frottant les yeux. Il aperçut l'express devant lui, lancé à toute vitesse. Il regarda vers l'embranchement et ses cheveux se dressèrent sur la tête. Il fit un saut gigantesque et, se lançant sur le levier, le bascula d'un coup. Un cri résonna instantanément au-dessus de lui et il vit comment les roues embiellées3 de la locomotive tournaient brusquement et vertigineusement en sens inverse de la marche du convoi, faisant danser sur les rails l'énorme masse de la machine qui, malgré tout, glissa sur l'embranchement vers l'autre train, comme l'avalanche qui descend d'une montagne.

Il n'attendit pas le choc et, lâchant le levier d'aiguillage, il s'élança comme un fou à travers les terre-pleins, s'enfuyant désespérément, les mains sur les oreilles pour ne pas entendre le vacarme de la collision. Mais, malgré cette précaution, le craquement terrible du choc le rattrapa, au moment où il sautait par-dessus un fossé, et avec lui les cris et lamentations des moribonds.

Le malheureux, se réveillant à moitié endormi, avait cru voir le levier d'aiguillage vers la droite, rien de plus.

  • Oh, quelle peur m'avez-vous faite avec votre histoire. Où est-ce arrivé ?

  • Dans la gare de Tinguiririca, mais…

Un truc bizarre me coupa la parole et j’étais éjecté de mon siège comme par une catapulte. Je tombais au milieu d'un tas de valises et de sacs de voyage et, tandis que je bataillais pour me relever, j'entendis une clameur terrifiante suivie de lamentations déchirantes.

Quand, après avoir marché à quatre pattes entre les planches du wagon dépecé, je me retrouvais devant un fonctionnaire qui semblait être le chef de gare, la seule chose à lui dire qui me vint à l'esprit fut :

  • Combien gagne l’aiguilleur ?

Il me regarda avec des yeux inquiets et me répondit :

  • Il gagne pour l’instant quelques longueurs sur ses poursuivants, mais, n’ayez crainte, ils le rattraperont bientôt, car en plus d'être sourd, il est borgne, manchot, boiteux et il est plein comme une outre.

  • Malheureux – m'exclamais-je -, c'est donc le même. – Et je commençais à vociférer en montrant le poing - : C'est le type de Tinguiririca, le type de Tinguiririca !

Le chef, toujours plus inquiet, me prit par le bras et proféra :

  • Nous sommes bien à Tinguiririca, mais, permettez-moi de vous le dire, monsieur, vous devez avoir reçu un coup qui vous a secoué les neurones. Laissez-moi vous conduire à l'ambulance…

… … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … …

J'ouvris les yeux et la première chose que je vis furent les gros caractères de la dixième page de El Mercurio qui disaient :

« Collision de trains à Tinguiririca ».

 

..........................................................................................................................................................................................................................

1Le titre original est Cambiador, synonyme en chilien de « Guardagujas » : « Aiguilleur ». Les deux termes étant utilisés dans le texte nous écrirons « aiguilleur(s) » pour la traduction de « guardagujas » et « aiguilleur(s) », en italique, pour « cambiador(s) ».

*Toutes les notes sont du traducteur.

2« Impéritie ».Manque de connaissance et de compétence dans l'exercice d'une profession, d'une fonction. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/9/. Web. Octobre 2018.

3Traduction de « embieladas », en espagnol, néologisme créé par Baldomero Lillo. Cependant, en français : « Embieller ». Monter et ajuster des bielles. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/9/. Web. Octobre 2018

 

 

 

* * *

 

le texte en version .pdf

* * *

Posté par cazueladepolo à 19:07 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

SUB-SOLE, le recueil enfin disponible dans son intégralité sur papier et gratuitement en pdf.

 

 

Couverture-BoD-page001

 

Et voilà, après des mois de boulot pour parvenir à un livre qui ressemble à quelque chose, j’ai l’honneur de vous faire parvenir par ici le recueil dans son intégralité en PDF.

 

Si vous souhaitez vous le procurer, pour la somme de 10 € hors frais de port, prévenez-moi et nous trouverons la meilleure solution pour vous le faire parvenir.

 

Et pour celleux qui ne savent pas de quoi on parle, vous pouvez lire ces contes directement sur ce blog en suivant ce chemin.

 

Je vous souhaite d’excellentes lectures,

 

!!! ILLUSTRAT-RICE/EUR-S !!!

Ces contes vous inspirent ?

Contactez-moi et nous réaliserons ensemble un beau livre illustré.

A bientôt et au plaisir de vous rencontrez

Posté par cazueladepolo à 10:44 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

Les neiges éternelles de Baldomero Lillo - Nouvelle édition

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Malgré l'importance de cet auteur pour la littérature latino-américaine, sinon universelle, ce conte et bien d'autres n'ont jamais été traduits en français, j'ai donc voulu remédier à ce manque en traduisant et en éditant un recueil de 7 contes - sous licence creative commons pour que tout le monde puisse en profiter librement -, vous le retrouverez ici sous toutes ces formes.


Et n'oubliez pas de diffuser ce message. Merci de votre soutien.

* * *

texte au format .pdf

* * *

 

Illustation de Hanna Prashkovich

 

 

À ma chère nièce,

Mariita Lillo Quezada

 

Ses anciens souvenirs restaient très vagues. Blanche, plume de neige, avait virevolté au-dessus des pics et des monts venteux jusqu’à ce qu’une rafale la fouette et la colle sur l’arête d’une roche, où un froid terrible la solidifia subitement. Là, elle passa de nombreuses et interminables heures, prisonnière. Son immobilité forcée l’ennuyait terriblement. Elle enviait le passage des nuages et le vol des aigles, et quand le soleil parvenait à rompre la masse de vapeur qui enveloppait la montagne, elle implorait d’une petite voix tremblotante :

  • Oh, père soleil, arrache-moi de cette prison ! Rends-moi la liberté !

Elle réclama tant qu’un matin le soleil, compatissant, la toucha d’un de ses rayons faisant vibrer ses molécules. Pénétrée par une douce chaleur, elle perdit alors sa rigidité et son immobilité puis, comme une sphère de diamant minuscule, elle roula tout le long de la pente vers un ruisseau dont les eaux troubles l’enveloppèrent et l’entraînèrent dans leur chute vertigineuse à travers les flancs de la montagne. Elle roula ainsi de cascade en cascade, tombant sans cesse, jusqu’à ce que le ruisseau s’arrête soudain brusquement, après avoir plongé dans une faille. Cette étape n’en finissait pas. Soumise à une profonde obscurité, elle glissait au sein de la montagne comme à travers un filtre gigantesque…

Alors qu’elle se croyait déjà enterrée pour le restant de ses jours, elle surgit enfin un beau matin sous la voûte d’une grotte. Elle glissa, pleine de plaisir, tout au long d’une stalactite et, suspendue à son extrémité, elle regarda un instant l’endroit où elle se trouvait.

Cette grotte ouverte dans la roche vive était d’une beauté merveilleuse. Elle était illuminée par une clarté étrange et fantastique, donnant à ses murs des tons de porphyre et d’albâtre : on voyait près de l’entrée une petite source d’eau cristalline resplendissante.

Bien que tout ce qui se trouvait là lui paraisse délicieusement beau, elle ne trouva rien qui puisse se comparer à elle-même. D’une transparence absolue, traversée par les rayons du soleil, elle reflétait toutes les teintes du prisme. Elle ressemblait tantôt à un brillant d’eau extrêmement pure, tantôt à l’opale, à la turquoise, au rubis ou au saphir pâle.

Gonflée d’orgueil, elle se détacha de la stalactite et tomba dans la source.

Un léger bruissement d’ailes réveilla soudain les échos silencieux de la grotte, et la gouttelette orgueilleuse vit comment quelques oiseaux au plumage noir et blanc se posaient autour de la source dans un bruyant vacarme : il s’agissait d’une volée d’hirondelles. Les plus petites s’avancèrent les premières. Elles étiraient leurs petits cous moirés et buvaient avec délice tandis que leurs aînées leur disaient en attendant patiemment leur tour :

  • Buvez en quantité, aujourd’hui nous traversons la mer !

La pèlerine de la montagne regardait avec étonnement les gouttes d’eaux qui l’entouraient s’offrir – avec plaisir semblait-il – aux becquetées gloutonnes qui les absorbaient les unes après les autres dans un glouglou musical et rythmique.

  • Mais comment pouvez-vous être comme ça ! disait-elle. Mourir pour que ces sales volatiles étanchent leur soif ! Que vous êtes bêtes !

Alors, pour fuir les assoiffées, elle resserra ses molécules et plongea au fond.

Lorsqu’elle remonta à la surface, la bande avait déjà pris son envol et se détachait comme une tâche sur le ciel d’un bleu intense.

  • Elles sont parties à la recherche de la mer, pensa-t-elle. À quoi peut bien ressembler la mer ?

Le désir de sortir d’ici, de vagabonder à travers le monde, s’empara d’elle une fois de plus. Elle tourna tout autour de la petite source en cherchant une sortie jusqu’à ce qu’elle trouve enfin dans la cuve de granite une petite déchirure par où se glissait un filet d’eau. Elle s’abandonna joyeusement au courant qui grossissait sans cesse grâce aux filtrations de la montagne, pour terminer sa course dans la vallée, transformé en un joli ruisseau d’eaux claires et transparentes comme le cristal. Quel délicieux voyage que celui-ci ! Les rives du ruisseau disparaissaient sous un épais tapis de fleurs. Les violettes et les jacinthes, les joncs et les lys se dressaient sur leurs tiges pour regarder le courant. Elles s'exclamaient, agitant coquettement leurs étamines chargées de pollen :

  • Ruisseau, la fraîcheur qui nous redonne la vie, la teinte de nos pétales et l’arôme de nos calices, nous te devons tout ! Arrêtez-vous un instant pour recevoir l’offrande de vos préférées.

Mais le ruisseau, sans arrêter de courir, murmurait :

  • Je ne peux pas m’arrêter, poussé par la pente. Mais, écoutez mon conseil. Abreuvez bien vos racines, car le soleil a dispersé les nuages et inondera aujourd’hui les champs d’une pluie ardente.

Alors les plantes, suivant ce conseil, étirèrent leurs tentacules par-dessous la terre et absorbèrent avidement l’onde fraîche.

La fugitive de la source glissait près de la rive et cherchait à dépasser la surface pour mieux voir le paysage. Alors qu’elle effleurait une pierre, elle se vit soudain retenue par une radicelle qui se montrait par une brèche. Une violette dont les pétales étaient déjà fanés s’inclina sur sa tige et dit à la voyageuse :

  • Cela fait deux jours que mes racines ne parviennent pas à atteindre l’eau. Mes heures sont comptées. Sans un peu d’humidité, je mourrai sans faute aujourd’hui. Toi, tu me donneras la vie, pieuse gouttelette et moi, en échange, je te transformerai en ce divin nectar que butinent les papillons ou je t’exhalerai dans les airs, convertie en un parfum exquis.

Mais l’interpellée lui répondit, dédaigneuse, en s’éloignant :

  • Garde ton nectar et ton parfum. Je ne céderai jamais une seule de mes molécules. Ma vie vaut plus que la tienne. Adieu !

Puis elle roula le long des berges fleuries, glissant voluptueusement, évitant les contacts impurs, s’éloignant des racines et des oiseaux et fuyant au passage les branchies des poissons qui pullulaient dans les eaux dormantes.

Le ciel, le soleil, le paysage tout entier disparurent à l’improviste. Le ruisseau avait de nouveau plongé dans la terre et courait vers l’inconnu au milieu des ténèbres.

Traînée par le torrent souterrain, la fille du soleil et de la neige, terrifiée à l’idée qu’un choc contre un obstacle invisible la désagrège, augmenta si bien la cohésion de ses atomes qu’elle était toujours intacte lorsque les ondes tumultueuses se furent calmées. Elle était toutefois si étourdie qu’elle n’aurait pu dire avec précision si cette course effrénée avait duré une minute ou un siècle. Bien que l’obscurité soit profonde, elle se rendit compte qu’elle se trouvait submergée dans une masse d’eau plus dense que celle du ruisseau, et dans laquelle elle remontait comme une bulle d’air. Une clarté ténue qui venait des hauteurs et qui augmentait par instant dissipait petit à petit les ombres. Elle remonta aussi vite qu’une flèche. Et, avant de pouvoir observer quoique ce soit de ce qui se passait autour d’elle, elle se retrouva à nouveau sous un ciel illuminé par le soleil.

Comme ces parages lui semblèrent bizarres ! Ni arbres, ni collines, ni montagnes ne limitaient l’incommensurable étendue alentour !

Une couche d’émeraude s’étendait de toutes parts, aux confins de l’horizon, comme fondue dans un immense creuset.

Tandis que la vagabonde du ruisseau, perdue dans l’immensité, s’endormait sur les ondes, une ombre intercepta le soleil. Il s’agissait d’un oisillon dont les ailes effleuraient presque la plaine liquide. La goutte d’eau le reconnut immédiatement comme l’une des hirondelles qui avaient bu à la source de la montagne. L’oiseau l’avait vu également et, agitant les ailes, fatigué, il lui dit d’une voix défaillante :

  • Dieu t’a sans nul doute mis sur mon chemin. La soif me tourmente et m’affaiblit. J’arrive à peine à me maintenir en l’air. Ayant pris du retard sur mes sœurs, la mer immense sera ma tombe si tu ne permets pas que je rafraîchisse ma gueule sèche et ardente en te buvant. Si tu y consens, je pourrais encore atteindre la rive où m’attendent le printemps et la félicité.

Mais la goutte solitaire lui répondit :

  • Si je disparaissais, pour qui flamboierait le soleil et brilleraient les étoiles ? L’univers n’aurait pas de raison d’être. Ta demande est absurde et bien trop ridicule. Charmé par ma beauté, l’océan salé m’a prise pour épouse ; je suis la reine de la mer !

L’oiseau moribond insista et supplia en vain, voletant autour de l’inclémente jusqu’à ce que, n’ayant plus de force, il finisse par sombrer dans les vagues. Il fit un dernier effort pour sortir de l’eau, mais ses ailes mouillées refusèrent de le supporter et, après une courte lutte pour se maintenir à flots sur les ondes traîtres et salées, il s’enfonça en leur sein pour toujours.

Quand il eut disparu, la gouttelette d’eau douce sentencia gravement :

  • Il n’a que ce qu’il mérite. Voyez la prétention et l’audace de ce vagabond buveur d’air !

Le soleil, au zénith, déversait sur la mer l’ardente irradiation de son brasier éternel ; la gouttelette imprudente, qui flottait, paresseuse, à la surface se sentit soudain embrasée par une terrible chaleur. Et, avant de pouvoir l’éviter, elle se retrouva transformée en un léger lambeau de vapeur qui s’élevait dans un air de plus en plus rare, jusqu’à une hauteur incommensurable. Là, un courant venteux la traîna au-dessus de l’océan au point de voir à nouveau, en descendant, des vallées, des collines et des montagnes.

Submergée par une masse de vapeur qui recouvrait de son blanc baldaquin une vaste campagne desséchée par la chaleur, elle entendit monter de la terre une clameur remplissant l’atmosphère. C’étaient les voix gémissantes des plantes qui disaient :

  • Oh nuages, donnez-nous de quoi boire ! Nous sommes en train de mourir de soif ! Pendant que le soleil nous brûle et nous dévore, nos racines ne trouvent pas dans la terre calcinée le moindre atome d’humidité. Nous périrons inexorablement, si vous ne déclenchez pas au moins une bruine. Nuages du ciel, pleuvez, pleuvez !

Alors les nuages pleins de piété, se condensèrent en gouttes minuscules qui inondèrent d’une pluie copieuse les champs assoiffés.

Mais la goutte d’eau évaporée par le soleil, qui flottait elle aussi entre la brume, dit :

  • Il est bien plus beau d’errer à l’aventure dans le ciel bleu que de se mélanger à la terre et de se transformer en boue. Moi, je ne suis pas née pour cela.

Puis, se faisant la plus ténue possible, elle laissa en dessous les nuages et remonta bien haut vers le zénith. Mais, alors qu’elle était captivée par le vaste horizon, un vent impétueux venu de la mer l’entraîna jusqu’à la cime enneigée d’une montagne gigantesque et, avant qu’elle ne se rende compte de ce qui lui arrivait, elle se trouva brusquement transformée en une plume de neige légère qui descendit sur le sommet, où elle se solidifia instantanément.

Une angoisse inexplicable la prit. Elle était de retour au point de départ et elle entendit murmurer à ses côtés :

  • Voilà de retour parmi nous une des Élues ! Elle ne gaspilla pas une de ses molécules en pollen, en rosée, ou en parfum. Elle est donc digne d’occuper ce trône éminent. Nous détestons ces grossières transformations et notre mission, comme un symbole de notre beauté suprême, consiste à rester inchangée et inaccessible dans l’espace et dans le temps.

Mais la prisonnière angoissée et endolorie, sans écouter la voix de la montagne, se sentant pénétrée par un horrible froid, se retourna vers le soleil qui se trouvait à l’horizon pour lui dire :

  • Oh soleil, mon père ! Ayez pitié de moi ! Rendez-moi la liberté !

 Mais le soleil, qui n’avait là ni force ni chaleur aucune, lui répondit :

  • Je ne peux rien faire contre les neiges éternelles. Même si, pour elles, l’aurore est plus récente et le crépuscule plus tardif, mes rayons, comme le granite qui les soutient, ne les feront jamais fondre.

 

 

* * *

texte au format .pdf

* * *

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Malgré l'importance de cet auteur pour la littérature latino-américaine, sinon universelle, ce conte et bien d'autres n'ont jamais été traduit en français, j'ai donc voulu remédier à ce manque en traduisant et en éditant un recueil de 7 contes - sous licence creative commons pour que tout le monde puisse en profiter librement -, vous le retrouverez ici sous toutes ces formes.


Et n'oubliez pas de diffuser ce message. Merci de votre soutien.

Posté par cazueladepolo à 11:26 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

La Remorque de Baldomero Lillo

 

 

Remolque_N&B

 

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Malgré l'importance de cet auteur pour la littérature latino-américaine, sinon universelle, ce conte et bien d'autres n'ont jamais été traduit en français, j'ai donc voulu remédier à ce manque en traduisant et en éditant un recueil de 7 contes - sous licence creative commons pour que tout le monde puisse en profiter librement -, vous le retrouverez ici sous toutes ces formes.


Et n'oubliez pas de diffuser ce message. Merci de votre soutien.

* * *

texte au format .pdf

* * *

Croyez-moi messieurs quand je vous dis qu’il m’est difficile de parler de ces choses-là. Malgré le temps passé, ce souvenir m’est encore très douloureux.

Tandis que le narrateur se concentre sur soi-même pour fouiller dans sa mémoire, il y eut quelques instants de silence profond dans la cabine du brigantin. Sans l’oscillation légère de la lampe pendue au plafond noirci, nous nous serions crus sur la terre ferme et bien loin du Delfín1, ancré à un mile de la côte.

Soudain, le marin ôta la pipe de sa bouche, sa voix grave et posée résonna :

  • J’étais en ce temps-là un jeune garçon et je servais comme mousse à bord du San Jorge2, un petit remorqueur immatriculé à Lota3.

L’équipe se composait du capitaine, du timonier, du machiniste, du chauffeur et de votre serviteur, qui était le plus jeune de tous. Jamais il n’y eut sur un bateau aucun équipage plus uni que celui de ce cher San Jorge. Tous les cinq ne formions pas autre chose qu’une famille, dont le père était le capitaine et les autres, ses fils. Et quel homme, notre capitaine !

Il fallait voir comme tous nous l’aimions ! Plus que de la tendresse, c’était de l’idolâtrie que nous ressentions pour lui. Courageux et juste, il était la bonté incarnée. Il se réservait toujours les plus lourdes tâches, aidant chacun dans les leurs avec une bonne humeur que rien ne pouvait troubler. Combien de fois est-il venu vers moi, alors que je baissais les bras, presque mort, face à mes nombreuses tâches, pour me dire d’une joie aimable :

  • Allons mon garçon, repose-toi un moment pendant que je m’étire un peu les nerfs.

Et lorsque, assis sous la bâche, à l’abri du soleil ou de la pluie, je regardais le corps massif du capitaine, son visage bronzé, ses blondes moustaches légèrement blanchies par le temps et ses yeux bleus au regard aussi franc que celui d’un enfant, je sentais mon âme se remplir d’une douce et profonde tendresse au-delà de toute raison. J’aurais sacrifié ma vie sans hésiter une seconde pour le sauver d’un danger quelconque.

Le narrateur fit une courte pause, portant sa pipe aux lèvres et continua, après avoir lancé une volute de fumée épaisse :

  • Un jour, nous avons levé l’ancre à l’aube et nous avons mis cap sur l’île de Santa María.

    Nous remorquions une chaloupe pleine de bois, dans laquelle nous ramènerions le lendemain un chargement de peaux de lions de mer qui devait embarquer le matin suivant dans le transatlantique allant vers le Détroit4. La mer était d’un calme plat, le ciel, bleu, et l’atmosphère si transparente que nous pouvions apercevoir tout le pourtour du golfe de Arauco sans perdre le moindre détail.

Nous étions tous joyeux à bord du « San Jorge », et le capitaine plus que quiconque, car le patron de la chaloupe que nous remorquions n’était autre que Marcos, son cher Marcos qui, debout sur la poupe, pliant tel un roseau entre ses mains la longue perche de navigation, obligeait la masse pesante à suivre le sillage que laissait l’hélice du remorqueur dans les eaux bleues.

Marcos, fils unique du capitaine, était aussi l’un de nos amis, un joyeux et sympathique camarade. Jamais le proverbe « tel père tel fils » n’avait été si juste que pour ces deux êtres. Physiquement et moralement semblables, le fils était le portrait craché de son père, le garçon comptait deux ans de plus que moi, qui avais alors vingt et ans révolus.

Cette traversée fut délicieuse. Nous avons longé l’île par la face sud et, à midi, nous avions déjà mouillé dans la baie, terme de notre voyage. Une fois la chaloupe déchargée, après un travail pesant et laborieux, nous attendions la nouvelle cargaison qui, pour je ne sais quelle difficulté imprévue, n’était pas encore prête à embarquer. Cette situation mit le capitaine de très mauvaise humeur. En vérité, les raisons de s’énerver étaient multiples ; en effet, le temps si beau de la matinée avait brusquement tourné l’après-midi venu. Un vent de nord-ouest qui grossissait par instant, coupait la mer en la fouettant de ses rafales extrêmement violentes et, au large de la crique, les vagues se regroupaient en tourbillons d’écumes. Le ciel d’un gris ardoise, couvert de nuages bas qui bouchaient considérablement l’horizon, avait un aspect menaçant. Peu de temps après, la pluie se mit à tomber.

De fortes averses nous obligèrent à endosser nos cirés, tandis que nous commentions la bourrasque intempestive. Bien que le calme de l’océan et l’air raréfié nous avaient fait pressentir dans la matinée un changement de temps, nous étions cependant bien loin de nous imaginer une altération pareille. Si ce n’avait été pour l’impatience du transatlantique et les ordres péremptoires que nous avions reçus, nous aurions attendu que la violente tempête se calme, à l’abri de la crique.

Le chargement tant attendu arriva enfin et nous avons commencé à l’embarquer à toute vitesse, mais, bien que nous travaillions tous avec acharnement pour accélérer l’opération, elle ne se termina qu’à la nuit tombée, après un court crépuscule. Nous avons immédiatement levé l’ancre du remorqueur : nous pouvions distinguer à la poupe et sur les bancs de l’énorme et lourde chaloupe les silhouettes du patron et des quatre rameurs, se détachant comme des masses brouillées par la pluie et les copeaux d’écume, qu’un vent tempétueux arrachait de la crête des vagues.

Au début, tandis que nous étions à l’abri des falaises de l’île, tout se passa bien ; mais tout changea brusquement lorsque nous avons dû enfiler le canal pour entrer dans le golfe. Une rafale de pluie et de grêle nous fouetta la proue et emporta avec elle la toile de la bâche qui passa en m’effleurant le haut du crâne, pareille aux ailes d’un pétrel gigantesque, oiseau messager de la tempête.

À la voix du capitaine, accroché à la roue du gouvernail, le timonier et moi avons couru jusqu’aux écoutilles de la cabine et de la machine pour les couvrir hermétiquement d’épaisses toiles goudronnées.

J’étais à peine revenu à mon poste, près du treuil de remorquage, qu'une lumière blanchâtre brilla du côté de la proue et qu’une masse d’eau se brisa impétueusement contre mes jambes. Accroché à la barre, je résistais au choc de la vague qui fut suivie de deux autres, espacées de quelques secondes. Je crus un instant que tout était fini, mais la voix du capitaine qui criait en s’approchant du porte-voix de commandement : « En avant ! À toute vapeur ! » me fit voir que nous étions encore à flot.

La coque du San Jorge vibra tout entière et rechigna sourdement. L’hélice avait doublé ses rotations et les claquements du câble du remorqueur nous indiquèrent que la marche était sensiblement plus rapide. Durant un temps qui me parut extrêmement long, la situation demeura sans s’aggraver. Bien que la houle soit toujours très dure, nous n’avions pas embarqué de nouvelles vagues comme celles qui nous attaquèrent à la sortie du canal et le San Jorge, lancé à toute vapeur, se maintenait bravement dans la direction indiquée par les éclats lumineux du phare placé sur les hauteurs du promontoire dominant l’entrée du port. Mais ce calme relatif, cette trêve du vent et de l’océan, cessa lorsque nous nous sommes retrouvés, d’après nos calculs, au milieu du golfe. La furie des éléments déchaînés prit de telle proportion cette fois-ci, que personne à bord du San Jorge ne douta un seul instant de l’issue de la traversée.

Le capitaine et le timonier, accrochés à la roue du timon, maintenaient le cap, enfilant le vent du nord-ouest qui menaçait de se transformer en ouragan. À la proue, un éclair continu nous signalait que la marée furieuse grandissait en intensité, fatiguant la frêle embarcation qui, à chaque écart, parvenait péniblement à se redresser. Nous semblions naviguer entre deux eaux, et le danger de piquer de la proue était de plus en plus proche. Soudain, la voix du capitaine arriva à mes oreilles par-dessus le grondement de la bourrasque :

  • Antonio, fais attention au câble de remorquage.

  • Oui, capitaine – lui répondis-je; mais une rafale furieuse me coupa la parole, et m’obligea à détourner la tête.

La lanterne pendue derrière la cheminée lançait une faible lueur sur la coque du San Jorge, illuminant vaguement les silhouettes du capitaine et du timonier. Tout le reste, de la proue à la poupe, était submergé par les plus profondes ténèbres, et l’on ne distinguait de la chaloupe à l’autre bout du câble, à vingt brasses du remorqueur, que cette pâle phosphorescence renvoyée les vagues lorsqu’elles cognent un obstacle dans l’obscurité. Mais les claquements du câble tirant nous indiquaient clairement que le remorqué suivait nos eaux et, bien que nous ne puissions le voir, nous sentions qu’il était là, très proche de nous, enveloppé dans les ombres toujours plus denses de minuit.

Soudain, entre le grondement tumultueux de la bourrasque, je crus entendre un bruit sourd et persistant à tribord. Le capitaine et le timonier avaient dû le percevoir aussi, car je les vis, à la lumière de la lanterne, se retourner vers la droite et s’immobiliser, écoutant, semblait-il, l’étrange bruit avec une très grande attention. Quelques minutes passèrent ainsi et ces détonations sourdes, semblables à de lointains éclairs, grandirent et se multiplièrent de plus en plus, jusqu’au point où le doute ne fut plus permis : le San Jorge dérivé vers les hauts-fonds de la Pointe de Lavapié. Le fracas des vagues, roulant sur le banc de sable terrible et dangereux, noya bien vite de son écho terrifiant toutes les autres voix de la tempête.

Je ne savais pas ce que penseraient mes compagnons, mais moi, attaqué par une idée subite, je dis à voix basse, apeuré :

  • La remorque est notre perdition.

À cet instant précis, un éclair extrêmement vif déchira les ténèbres, et un cri d’angoisse unanime s’éleva du remorqueur et de la chaloupe :

  • Le banc, le banc !

Chacun avait vu, à l’instant où la décharge électrique s’était produite, se détachait une superficie blanchâtre parsemée de points noirs à trois ou quatre encablures à tribord du San Jorge. Les commentaires étaient inutiles. Nous comprenions tous parfaitement ce qui s’était passé. La grande surface que la chaloupe à moitié vide opposait au vent réduisait non seulement la marche du remorqueur, mais elle parvenait même à l’annuler totalement. Nous n’avions pas avancé de grand-chose depuis que nous étions sortis du canal, étant emporté par le courant jusqu’au banc que l’on croyait à quelques miles de distance. L’hélice multipliait en vain ses révolutions pour nous pousser vers l’avant. La force du vent était plus puissante que la machine, et nous dérivions lentement vers les bancs de sable dont la proximité mettait en nos cœurs une crainte effroyable. Il ne restait plus qu’une chose à faire pour nous sauver : couper sans perdre une minute le câble du remorqueur et abandonner la chaloupe à sa chance. Tourner en rond pour nous approcher de Marcos et de ses compagnons revenait à sombrer infailliblement à peine les vagues nous prendraient-elles par le flanc. Pour notre capitaine, le dilemme était terrible : ou nous mourrions tous, ou il sauvait son bateau en envoyant son fils vers une mort désastreuse.

Cette pensée me produisit tant de commotion que j’oubliais mes propres angoisses et ne pensais plus qu’à l’horrible lutte qui devait se livrer dans le cœur de ce père si tendre et si aimant. De mon poste, près du treuil, je voyais son ample silhouette se détacher de manière confuse sur la faible lueur de la lanterne. Accroché au bastingage j’essayais de deviner à ses mouvements, si, en plus de cette alternative, il parvenait à en voir une autre qui serait notre salvation. Qui sait si une manœuvre audacieuse, une aide inespérée ou la brusque retombée du vent de nord-ouest n’amènerait pas un terme heureux à nos angoisses !

Mais, toute autre manœuvre que maintenir la proue face au vent aurait été insensée et de là-bas, dans les ténèbres, nulle aide ne pouvait arriver. Quant à la bourrasque, rien, pas le moindre signe ne laissait présager que sa violence diminuerait. Au contraire, la furie de la tempête augmentait toujours plus. Le grondement du tonnerre mêlait ses roulements assourdissants aux hurlements des brisants, et l’éclair déchirant les nuages menaçait d’incendier le ciel. À la lumière aveuglante des décharges électriques, je vis comment le banc semblait venir à notre rencontre. Plus que quelques instants avant que le San Jorge et la chaloupe n’aillent cahoter au-dessus du tourbillon.

Alors, dominant le vacarme assourdissant, on entendit la voix tonitruante du capitaine qui criait dans le porte-voix de commandement :

  • Charger les valves !

Une trépidation sourde m’annonça un instant plus tard que l’ordre avait été exécuté. L’hélice devait tourner vertigineusement, car la coque du remorqueur gémissait comme si elle allait se désagréger. De mon côté, je regardais le capitaine aller de long en large et je devinais son infini désespoir en voyant que tous ses efforts ne servaient à rien, sinon à retarder pour quelques minutes la catastrophe.

L’écoutille de la salle des machines se souleva et la tête du machiniste apparut à travers l’orifice. Une rafale emporta sa casquette et fit tourbillonner la chevelure grise sur son front. Accroché à la main courante, il resta immobile un moment, tandis qu’un éclair éblouissant déchirait les ténèbres. Un simple coup d’œil lui suffit pour se rendre compte de la situation, et, forçant la voix pour couvrir cette foire infernale, il cria :

  • Capitaine, nous allons droit vers le banc !

Le capitaine ne répondit pas, mais s’il le fit, sa réponse ne parvint pas à mes oreilles. Une minute d’expectative passa ainsi, elle me sembla interminable. Une minute que le machiniste utilisa, sans doute, pour chercher un moyen d’éviter l’imminence du désastre. Mais il dut trouver le résultat de cet examen si effrayant que, à la lumière de la lanterne suspendue au-dessus de sa tête, je vis son visage se décomposer et prendre une expression de peur indicible lorsqu’il cloua ses yeux sur son vieux camarade, que le conflit entre son amour de père et le devoir impérieux de sauver le navire confié à son honneur, maintenait anéanti, fou de douleur, à côté de la roue du gouvernail.

Quelques secondes passèrent : le machiniste avança de quelques pas le long du bastingage et se mit à parler, forçant la voix, de manière énergique. Mais, le fracas de la bourrasque était tel, que seuls des mots vagues et des phrases incohérentes me parvenaient… résignation… volonté de Dieu… honneur… devoir…

Je n’entendis parfaitement que la fin de la harangue :

  • Ma vie importe peu, mais vous ne pouvez-pas capitaine, faire mourir ces garçons.

L’ancien parlait de moi, du timonier et du chauffeur, dont la tête apparaissait parfois par l’ouverture de l’écoutille.

Je n’ai pas pu savoir si le capitaine répondit ou non à l’appel de son vieil ami, parce que le rugissement des vagues qui balayaient le bateau se mêla à cet instant avec le grondement violent d’un éclair. Je crus que ma dernière heure avait sonné, nous allions toucher fond d’un instant à l’autre, et je commençais à balbutier une prière quand une voix, que je reconnus comme celle de Marcos, s’éleva dans les ténèbres, du côté de la poupe. Bien que très faibles, j’entendis distinctement ces paroles :

  • Père, coupez le câble, vite, vite !

Un froid tremblement me secoua des pieds à la tête. Nous arrivions à la fin du combat et nous allions être renversés et avalés par le gouffre bouillant d’un instant à l’autre. Le visage de Marcos m’apparut comme celle d’un héros. Tout espoir perdu, la force de caractère dont il faisait preuve dans cette transe me fit venir les larmes aux yeux. Valeureux ami, nous ne nous reverrons plus maintenant !

Le San Jorge, assailli par les vagues furieuses, commença à danser une folle sarabande. Comme un yorkshire entre les dents d’un dogue, il était secoué de la proue à la poupe et de bâbord à tribord avec une violence formidable. Quand l’hélice tournait dans le vide, le bateau grinçait de telle manière qu’on aurait cru qu’il allait totalement se désagréger en mille morceaux. Aveuglé par la pluie qui tombait torrentiellement, je restais accroché au treuil quand la voix de stentor du machiniste me frappa comme un éclair :

  • Antonio, prends la hache !

Je me retournais vers la roue du timon et une masse confuse qui s’y agitait me fit sortir de ma stupeur. Je devinais plutôt que je ne vis dans ce groupe le capitaine et le vieux se battant à bras raccourcis sur le pont. J’aperçus soudain le machiniste qui, débarrassé de son adversaire, s’élançait vers la poupe en criant :

  • Antonio, coupe ce câble, vite, vite !

Je me penchais presque inconsciemment, et, soulevant le couvercle de la boîte à outil, j’attrapais la hache par le manche, mais, alors que je me préparais, bras levé, à abattre le coup, la lumière d’un éclair me montrant dans cette attitude accusatrice, révéla mon propos à l’équipage de la remorque.

J’entendais une clameur furieuse :

  • Le câble, ils vont le couper ! Assassins ! Maudits ! Non, non… !

Moi pendant ce temps, poussé par ces cris et anxieux d’en finir une bonne fois pour toutes, j’abattais sur le câble des coups furibonds, jusqu’à ce que soudain, quelque chose comme un tentacule, s’enroula dans mes jambes avec un claquement sourd et me tira à plat ventre sur le pont. Je me relevais au moment où le machiniste disparaissait à travers l’écoutille, après avoir crié au timonier :

  • Poupe vers le phare, mon garçon !

Je cherchais du regard le capitaine et je distinguais sa silhouette près du treuil de remorquage. Il ne lui fallut qu’une seconde pour prendre le morceau coupé du câble et lancer un cri déchirant : « Marcos, Marcos ! », il s’appuya sur le bordage, se balançant dans le vide. J’eus à peine le temps de l’agripper par une jambe et de l’arracher à l’abîme avant de rouler avec lui sur le pont et de commencer une lutte désespérée au milieu des ténèbres. Nous nous débattions en silence : lui pour se libérer, moi pour le tenir calme. Dans d’autres circonstances le capitaine m’aurait jeté comme une plume, mais il était blessé et la perte de sang l’avait affaibli. Sa tête avait dû choquer contre un fer quelconque au cours de son combat contre le machiniste, parce que je crus sentir à plusieurs reprises un liquide chaud goutter de sa chevelure quand nos visages se touchaient. Il cessa tout à coup de se débattre et nous sommes restés un instant immobiles, les épaules appuyées au bordage. Il commença à geindre subitement :

  • Antonio, mon fils, laisse-moi rejoindre mon Marcos.

Et comme j’éclatais en sanglots, il poursuivit s’exaltant graduellement :

  • Mauvais, j’ai senti les coups de haches, mais ce n’était pas le câble… tu entends ? Ce que le fil de ta hache trancha : non, non… C’était son cou, son cou que tu tranchas, bourreau !

    Ah, tu as les mains rougies par le sang… ! Va-t’en, ne me salis pas, assassin !

J’entendis un grincement de dents furieux et il se jeta sur moi en lançant des hurlements féroces :

  • C’est ton tour maintenant… ! Au banc, au banc !

La folie avait redonné ses forces au capitaine et, me faisant perdre pied, il me lança en l’air comme une paille. J’eus, le temps une seconde, la vision de la mort, fatale et inévitable, quand une vague abordant le San Jorge par la proue se précipita jusqu’à la poupe comme une avalanche, nous renversant avant de nous traîner tout le long du pont.

Mes mains, dans la chute, rencontrèrent quelque chose de dur et de cylindrique à laquelle je m’accrochais de toutes mes forces. Ce tourbillon passé, je me trouvais accroché des deux mains au morceau de câble du remorqueur ; quant au capitaine, il avait disparu.

À cet instant, la porte de la cabine s’ouvrit et le pilote du Delfín apparut au travers.

  • Capitaine – dit-il -, la marée est haute maintenant. Nous levons l’ancre ?

Le capitaine fit un signe d’acquiescement et nous nous sommes tous mis debout. Le temps de retourner à terre était venu et tandis que nous nous approchions de l’échelle pour descendre vers le bateau, notre ami nous dit :

  • Le reste de l’histoire n’a pas d’importance. Le San Jorge se sauva, et moi, le jour suivant, j’embarquais comme mousse à bord du Delfín. Quinze ans sont déjà passés… Je suis votre capitaine maintenant.

 

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

1Dauphin

2Saint George

3Lota est la ville natale de Baldomero Lillo

4Diminutif du Détroit de Magellan

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

* * *

texte au format .pdf

* * *

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Malgré l'importance de cet auteur pour la littérature latino-américaine, sinon universelle, ce conte et bien d'autres n'ont jamais été traduit en français, j'ai donc voulu remédier à ce manque en traduisant et en éditant un recueil de 7 contes - sous licence creative commons pour que tout le monde puisse en profiter librement -, vous le retrouverez ici sous toutes ces formes.


Et n'oubliez pas de diffuser ce message. Merci de votre soutien.

 

Posté par cazueladepolo à 09:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,