"Veillée funèbre" de Baldomero Lillo

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Ce recueil est inédit en français, c'est pourquoi j'ai lancé une campagne de financement participatif pour combler ce manque, je vous invite à y jeter un coup d’œil ici.


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Veillée funèbre

de Baldomero Lillo

 

Dans la ruelle triste et solitaire les rafales passent en sifflant. Des tourbillons de poussière se forment et pénètrent dans les chambres par les vitres cassées et les portes fissurées.

Le crépuscule recouvre les murs et les toits de sa pénombre rougissante. Un bruit lointain, rauque, comble l’espace entre deux bourrasques : c’est la voix inimitable de la mer.

Dans la petite boutique des pompes funèbres, derrière le comptoir, le visage appuyé sur les paumes des mains, la propriétaire a l’air plongée dans une profonde méditation. Face à elle, une femme vêtue de noir, le visage couvert par une mantille, parle d’une voix qui résonne dans le silence avec la tristesse cadencée d’une prière ou d’une confession.

Quelques couronnes et croix de papier crépon reposent entre les deux femmes.

La voix monotone murmure :

… Après m’avoir longuement regardée de ces yeux clairs, embués maintenant par l’agonie, elle se releva dans le lit en m’agrippant par la main, et elle me dit sur un ton que je n’oublierai jamais :

– Fais-moi la promesse de ne pas l’abandonner ! Jure-moi pour le salut de ton âme que tu seras comme une mère pour elle ! Que tu veilleras sur son innocence et son bonheur comme je l’aurais fait moi-même !

Je l’ai embrassé en pleurant, j’ai promis et juré tout ce qu’elle voulait.

(La porte tremble, secouée par une rafale de vent, les gonds lancent un grincement aigu, et la voix plaintive poursuit:)

– Elle avait à peine douze ans, elle était blonde, blanche, avait des yeux bleus si candides, si doux, comme ceux de la virjencita1 de mon autel. Travailleuse, appliquée, elle devinait mes attentes : je ne pouvais jamais rien lui reprocher et, pourtant, je la maltraitais. Petit à petit, des paroles sévères je passais insensiblement aux coups. Une haine féroce en son encontre, et contre tout ce qui provenait d’elle, se nicha dans mon cœur.

Son humilité, ses pleurs, l’expression timide de ses yeux, si résignés et suppliants, m’exaspéraient. Hors de moi, je la prenais parfois par les cheveux et la traînais sur toute la longueur de la chambre. Je m’essoufflais alors à la fracasser contre les murs et contre les meubles.

Puis, quand je la voyais aller et venir en silence, les yeux pleins de larmes, remettant à leur place les chaises renversées sur le sol, je sentais mon cœur comme enserré dans une poigne de fer. Un je ne sais quoi d’angoisse et de douleur, de tendresse et de repentir, montait du plus profond de mon être et se nouait dans ma gorge. J’éprouvais alors des envies irrésistibles de pleurer à grands cris, de lui demander pardon à genoux, de la prendre dans mes bras et de la dévorer de baisers.

(Des pas précipités passèrent devant la porte. La narratrice s’est retournée à moitié et son profil anguleux se détacha un instant de l’ombre, avant de s’éclipser immédiatement).

La maladie (la voix se fait ici opaque et tremblotante) me clouait parfois au lit pour de nombreux jours. Il fallait voir alors le soin qu’elle mettait pour s’occuper de moi ! Avec quelle sollicitude aimante elle m’aidait à changer de position ! Comme une mère pour son fils, elle m’entourait le cou de ses maigres petits bras pour que je puisse me relever.

Toujours silencieuse, elle s’occupait de tout : elle faisait les courses, allumait le feu, préparait les repas. La nuit, le moindre mouvement brusque, la plainte la plus légère qui pouvait m’échapper, et elle était déjà près de moi, me demandant de sa voix d’ange :

– Tu m’appelles maman, tu as besoin de quelque chose ?

Je la repoussais doucement mais sans lui parler. Je ne voulais pas que l’écho de ma voix trahisse l’émotion qui me saisissait. Alors, dans l’obscurité de ces longues nuits sans sommeil, un remords tenace m’assaillait et me rongeait le sang. Le parjure commis, le caractère abominable de ma conduite, m’apparaissait dans toute sa terrible nudité. Je mordais les draps pour étouffer les sanglots, j’invoquais la défunte pour lui demander pardon et je faisais d’ardentes promesses d’amendement, me condamnant, si je ne les tenais pas, aux tortures éternelles que Dieu réserve aux réprouvés.

(La vendeuse, dans la même position, écoutait les lèvres pincées, son visage immobile illuminé par la clarté ténue et indécise du crépuscule).

Mais la lumière de l’aube – poursuit l’endeuillée – et la vue de cette pâle figure, dont les yeux me regardaient avec l’humilité d’un chiot battu, envoyaient au diable toutes ces belles promesses. Regardez comme elle dissimule, l’hypocrite, me disais-je ! Tu prends plaisir à me voir souffrir, je le devine, je le lis dans tes yeux ! J’essayais en vain de résister à cet étrange et mystérieux pouvoir qui me poussait à ces actes féroces de cruauté, et qui me terrifiaient une fois satisfaits.

Je croyais voir dans sa sollicitude, dans sa soumission, dans son humilité, un reproche muet, une censure perpétuelle. Et son silence, ses pas feutrés, sa résignation pour recevoir les coups, ses aïe contenus, l’absence de plainte, de rébellion, tout cela m’amenait à imaginer autant d’autres outrages qui me remplissaient de colère à en devenir folle.

Comme je la détestais alors, mon Dieu, comme je la détestais !

(Dans le magasin désert, les ombres envahissent les recoins, effaçant les contours des objets. La noire silhouette de la femme s’agrandit et son ton acquiert de lugubres inflexions).

– C’était au début de l’hiver. Elle commença à tousser. Deux tâches rouges apparurent sur ses joues et ses yeux prirent une étincelle étrange, fébrile. Je la regardais trembler sans cesse et je me disais qu’il fallait changer ses vêtements légers par d’autres plus adaptés à la saison. Mais je ne le faisais pas… et le temps était de plus en plus rude… le soleil se voyait à peine.

(La narratrice fit une pause ; un gémissement étouffé jaillit de sa gorge, puis elle continua) :

– J’avais déjà éteint la lumière depuis longtemps. Le battement de la pluie et le mugissement du vent, qui soufflait furieusement au-dehors, m’empêchaient de dormir. Dans le lit couvert et chaud, cette musique produisait en moi une douce volupté. Une quinte de toux soudaine éclata et me sortit de cette torpeur : mes nerfs se crispèrent, et j’attendais, anxieuse, que cet insupportable bruit cesse.

Mais, à peine l’une se finissait qu’une autre, encore plus longue et plus violente, commençait. Je me réfugiais sous les couvertures, enfonçais la tête sous l’oreiller : rien à faire. Cette toux sèche, vibrante, résonnait dans mes oreilles, m’assourdissait de son martèlement continu.

Je n’ai pu résister plus longtemps et je m’assis sur le lit. Je lui criais d’une voix que la colère devait rendre terrible : Tais-toi, tais-toi misérable !

Une rumeur comprimée me répondit. Je compris qu’elle essayait d’étouffer les quintes, se couvrant la bouche avec les mains et les draps, mais la toux triomphait toujours.

Je ne sais pas comment j’avais sauté au bas du lit, mais quand mes pieds cognèrent contre la paillasse, je me penchais et cherchais en tâtonnant cette chevelure longue et dorée. Puis, l’agrippant des deux mains, je tirais furieusement dessus. Elle comprit sans doute mon intention quand nous nous sommes retrouvées près de la porte, car, pour la première fois, elle essaya de m’opposer résistance et, cherchant à se libérer, elle s’écria avec une peur indicible :

– Non, non, pardon, pardon !

Mais j’avais déjà tiré le verrou… Une rafale de vent et d’eau entra par la fente et me fouetta le visage violemment.

Agrippée à mes jambes, elle implorait d’une voix déchirante :

– Non, non maman, maman !

Je réunis mes forces et la jetai dehors. Je fermais la porte immédiatement et je retournais dans mon lit, tremblante de terreur.

(La propriétaire écoute attentive et muette, ses yeux s’animent, sous l’arcade sourcilière, lorsque la voix opaque et voilée baisse d’intensité).

Elle resta longtemps près de la porte, d’où jaillissaient ses pleurs, interrompus à chaque instant par des quintes de toux. Je croyais entendre parfois, au milieu du bruit du vent et de la pluie qui étouffait ses cris, le tremblement de ses membres et le claquement de ses dents.

Petit à petit ses mots :

– Ouvrez-moi, maman, ma petite maman ; j’ai peur maman ! s’affaiblissaient, jusqu’à s’éteindre totalement.

Je me dis : elle est allée sous l’appentis, au fond du patio, le seul endroit où elle peut s’abriter de la pluie. Le remords s’éleva alors du plus profond de ma conscience et m’accusa de sa voix effrayante :

La malédiction de Dieu va te tomber dessus, criait-elle… Tu es en train de l’assassiner ! Lève-toi et ouvre-lui !… Il est encore temps !

Cent fois j’essayais de sortir du lit, mais une force irrémédiable me retenait sous les draps, tourmentée et délirante.

Quelle affreuse nuit, mon Dieu !

(Quelque chose comme un sanglot convulsif suivi ces mots. Il y eut quelques secondes de silence, puis, une voix plus fatiguée, plus attristée continua:)

Quand je me réveillais, une grande clarté illuminait la pièce. Je me tournais vers la fenêtre et vis le ciel bleu à travers les carreaux. La bourrasque était passée et le jour se montrait splendide, plein de soleil. Je sentais mon corps douloureux, énervé par la fatigue ; la tête me pesait sur les épaules comme un énorme poids. Les idées germaient de mon cerveau abruti, comme obscurcies par la brume. J’essayais de me rappeler quelque chose, mais je n’y arrivais pas. Tout à coup, à la vue de la paillasse vide dans le coin de la chambre, ma mémoire se réveilla et me révéla d’un coup ce qui c’était passé.

Je sentis quelque chose d’oppressant se nouer dans ma gorge. Une idée horrible me perfora le cerveau, comme un fer incandescent.

Tremblante d’effroi, subissant un claquement de dents incontrôlable, je me traînais plus que je ne marchais jusqu’à la porte ; mais, tandis que je posais la main sur le verrou, une terreur invincible m’a retenue. Mon corps se plia soudainement et j’eus la vision rapide d’une chute. Quand je repris mes esprits, j’étais étendue de mon long sur les pavés. J’avais les membres meurtris, le visage et les mains couverts de sang.

Je me relevais et j’ouvris… Par manque d’appui, elle tomba dans la pièce. En boule, les jambes repliées, les mains croisées et le menton appuyé sur la poitrine, elle avait l’air de dormir. On pouvait voir sur la chemise de grandes tâches rouges. Je la lui enlevais et je l’ai mise sur mon lit. Mon Dieu, plus blanc que les draps, ce corps minuscule me semblait misérable, si décharné : ce n’était que la peau sur les os !

Le corps était parcouru par d’innombrables lignes et traits obscures. Je ne connaissais que trop bien l’origine de ces empreintes, mais je n’avais jamais imaginé qu’elles puissent être si nombreuses !

Elle reprit ses esprits petit à petit, jusqu’à ce qu’elle puisse enfin entrouvrir les yeux qui se fixèrent dans les miens. Je devinais par l’expression du regard et le mouvement des lèvres qu’elle voulait me dire quelque chose. Je me penchais jusqu’à toucher son visage puis, après avoir écouté un moment, je perçus un susurrement presque imperceptible :

– Je l’ai vu ! Tu sais ? Comme je suis heureuse ! Elle ne m’abandonnera plus maintenant, plus jamais !

(Le vent avait l’air de diminuer et le bruit de la mer résonnait plus clair et plus distinct, entre les intervalles tardifs des rafales)

Il lui prit le pouls et il l’a regardé longuement (la voix gémit).

Je le raccompagnais jusqu’au seuil et je retournais près d’elle. Les mots : hémorragie… elle a perdu beaucoup de sang… elle mourra avant la tombée de la nuit, résonnaient dans mes oreilles comme une chose lointaine, qui ne me touchait d’aucune manière. Je ne ressentais plus maintenant l’inquiétude et l’angoisse de tous les instants. J’éprouvais une grande tranquillité d’esprit. Je me disais que tout était fini et je sortis de sa housse le linceul qui m’était destiné. Je me suis ensuite assise à sa tête et j’ai immédiatement commencé le labeur de défaire les coutures, pour le raccourcir.

Plus blanche qu’un cierge, les yeux clos, elle gisait sur le dos en respirant laborieusement. La ressemblance ne m’avait jamais paru si grande qu’à ce moment-là. Les même cheveux, le même ovale du visage, la même petite bouche, la même contraction douloureuse des lèvres. Tu vas la retrouver me disais-je. Comme elles sont heureuses ! Et, persuadée que son ombre était là, à mes côtés, avec elle, je proférais : J’ai tenu mon serment, la voilà, je te la rends comme je l’ai reçu, pure, sans tâche, sanctifiée par le martyre !

Je tombais en larmes. Une désolation immense, une amertume sans limite remplit mon âme. J’entrevis avec terreur la solitude qui m’attendait. La folie prit possession de moi, je m’arrachais les cheveux, je criais atrocement, je maudis le destin… je me calmais tout à coup : elle me regardait. Je pris le linceul et, d’une voix rancunière et haineuse, je lui disais, en le lui mettant sous les yeux : Regarde ! Que penses-tu du vêtement que je suis en train de te faire ? Comme il t’ira bien ! Comme il est confortable et protecteur ! Comme il va te réchauffer quand tu seras sous terre, dans le trou que le fossoyeur est déjà en train de creuser pour toi !

Mais elle ne me répondit pas. Apeurée sans aucun doute par cet horrible costume gris, elle avait tourné la tête contre le mur. Je lui criais en vain : Ah ! Entêtée, tu t’obstines à ne pas voir ! Je t’ouvrirais les yeux par la force. Puis, lui jetant le linceul par-dessus, je la pris par le bras et la retournais d’un coup sec : elle était morte.

(Dehors, le vent souffle avec entrain. Un tourbillon de poussière entre par la porte, envahit le magasin, le plongeant dans une obscurité presque complète. Et, éteinte par le bruit des rafales, on entend par instant résonner la voix :

– Demain c’est le jour des morts et, comme toujours, les fleurs les plus fraîches et les plus belles couronnes pavoiseront sa tombe…

Tout le magasin est recouvert par les ombres. La propriétaire, le menton dans les mains, accoudée au comptoir, elle aussi pareille à une ombre, reste immobile. Le vent siffle, secoue les couronnes qui entonnent une comptine lugubre, accompagnées par les froufrous mortuaires des pétales de tissu et de papier crépon :

– Demain, c’est le jour des morts !

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1La petite vierge. Diminutif familier et plein de tendresse pour parler de la Sainte Vierge.

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


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L'âme de la machine de Baldomero Lillo

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L’âme de la machine

Baldomero Lillo

De l’aube au crépuscule, la silhouette du machiniste dans son bleu de travail se détache au sommet de la plate-forme de la machine. Il travaille douze heures sans interruption.

Les ouvriers qui retirent les chariots de charbon des ascenseurs, le regardent avec une envie non dénuée d’animosité. Envie, parce que, brûlés par le soleil d’été ou détrempés par les pluies de l’hiver, ils se démènent sans relâche, poussant les lourds wagonnets depuis la margelle du puits de mine jusqu’à l’aire de stockage, tandis que lui, sous son toit de zinc, ne bouge pas et ne dépense pas plus d’énergie qu’il n’en faut pour diriger la machine.

Puis, quand les hercheurs courent et halètent dans le vague espoir d’obtenir une seconde de répit après avoir vidé le minerai, à l’envie s’ajoute l’animosité, en voyant l’ascenseur qui les attend, déjà, chargé une nouvelle fois de brouettes pleines à ras bord, alors que le regard sévère du machiniste, du haut de son poste, semble leur dire :

– Plus vite, fainéants, plus vite !

La déception, renouvelée à chaque trajet, leur fait croire que, si la tâche les détruit, la faute en revient à celui-là qui n’a qu’à étirer et contracter le bras pour les éreinter.

Ils ne pourront jamais comprendre que ce labeur, aussi insignifiant qu’il puisse leur paraître, est plus exténuant que celui du galérien attaché à son banc. Lorsque le machiniste prend de la main droite le manche d’acier gouvernant la machine, il fait instantanément partie de l’énorme et complexe organisme de fer. Son être, pensant, se transforme en automate. Son cerveau se paralyse. À la vue du cadran peint en blanc, où s’agite l’aiguille indicatrice, le présent, le passé et l’avenir sont remplacés par l’idée fixe. Ses nerfs en tension, sa pensée, tout en lui se concentre sur les chiffres qui, sur le cadran, représentent les tours de la bobine gigantesque qui enroule seize mètres de câble à chaque révolution.

Les quatorze tours nécessaires à l’ascenseur pour parcourir son trajet vertical s’effectuent en moins de vingt secondes, ainsi une seconde de distraction veut dire une révolution supplémentaire, et une révolution supplémentaire, le machiniste ne le sait que trop bien, c’est : l’ascenseur qui se fracasse là-haut, contre les poulies ; la bobine, arrachée de son axe, qui se précipite comme une avalanche que rien ne peut arrêter, tandis que les pistons, fous, cassent les bielles et font sauter les bouchons des cylindres. Tout cela peut être la conséquence de la plus petite distraction de sa part, d’une seconde d’oubli.

C’est pourquoi ses pupilles, son visage, sa pensée s’immobilisent. Il ne voit rien, n’entend rien de ce qui se passe autour de lui, si ce n’est l’aiguille qui tourne et le marteau indicateur qui cogne au-dessus de sa tête. Et cette attention ne connaît pas la trêve. À peine un ascenseur se montre par la margelle du puits de mine que deux coups de cloches lui font savoir que, en bas, l’autre attend déjà, chargé complètement. Il étire le bras, la vapeur pousse les pistons et siffle en s’échappant par les joints, la bobine enroule rapidement le fil de métal et l’aiguille du cadran tourne en s’approchant rapidement de la flèche de fin. Avant qu’elle ne la croise, il le machiniste attire vers lui la manivelle et la machine stoppe sans bruit, sans saccades, comme un cheval qui mâche bien son mort

Mais alors que le tintement du dernier signal vibre encore dans la plaque métallique, le marteau la blesse à nouveau d’un coup sec et strident à la fois. Le bras du machiniste s’allonge à nouveau sous le mandat impérieux, les engrenages rechignent, les câbles oscillent et la bobine tourne à une vitesse vertigineuse. Et les heures succèdent aux heures, le soleil monte au zénith, redescend ; l’après-midi vient puis décline et le crépuscule, surgissant au ras de l’horizon, élève et étend son immense pénombre de plus en plus vite.

Tout à coup, un sifflement assourdissant rempli l’espace. Les hercheurs lâchent les brouettes et se dressent étincelants. Le labeur du jour a pris fin. Des diverses sections annexes de la mine sortent les ouvriers en une cohue confuse. Dans leur précipitation à abandonner les ateliers, ils se pressent et se bousculent, mais pas une voix ne s’élèvent pour se plaindre ou protester : les visages sont radieux.

Petit à petit, la rumeur de leurs pas sonores s’éloigne et disparaît sur le trottoir envahi par les ombres. La mine est maintenant déserte.

Il n’y a plus que dans la cabine de la machine que l’on distingue une silhouette humaine confuse. C’est le machiniste : assis sur son trône élevé, la main droite appuyée sur la manivelle, il reste immobile dans la demi-obscurité qui l’encercle. Le labeur prenant fin, la tension de ses nerfs a cessé brusquement et il s’est écroulé sur le banc comme une masse inerte.

Un lent processus de retour à l’état normal s’opère dans son cerveau abruti. Il recouvre difficilement ses facultés annulées, atrophiées par douze heures d’obsession, d’idée fixe. L’automate redevient une nouvelle fois une créature de chair et d’os qui voit, qui entend, qui pense, qui souffre.

L’énorme mécanisme gît paralysé. Ses membres puissants, surchauffés par le mouvement, se refroidissent en produisant de légers craquements. C’est l’âme de la machine qui s’échappe par les pores du métal, pour allumer dans les ténèbres qui couvrent le haut trône de fer, les fulgurances tragiques d’une aurore toute rouge de l’horizon jusqu’au zénith.

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