Quilapan de Baldomero Lillo

 

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Malgré l'importance de cet auteur pour la littérature latino-américaine, sinon universelle, ce conte et bien d'autres n'ont jamais été traduit en français, j'ai donc voulu remédier à ce manque en traduisant et en éditant un recueil de 7 contes - sous licence creative commons pour que tout le monde puisse en profiter librement -, vous le retrouverez ici sous toutes ces formes.


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Quilapán, nonchalamment étendu sur l’herbe devant son rancho1, relique de son héritage, contemple, le regard rêveur, la montagne lointaine, le ciel bleu, le fleuve qui, comme un serpent argenté, se cache de temps en temps derrière les branchages obscurs des ravins avant de réapparaître plus loin sous le sombre portique, enveloppé par le voile blanc de la brume matinale, telle une fiancée sortant du temple.

Accoudé sur le sol, son large visage cuivré entre les mains, il pense, il rêve. Dans son âme nébuleuse de sauvage flottent de vagues souvenirs de traditions, de légendes lointaines qui évoquent dans son esprit la vision floue de la race, propriétaire unique de la terre, dont l’extension libre et dilatée n’était pas encore interrompue par les fossés, les routes et les clôtures.

Une ombre de tristesse éteint l’éclat de ses pupilles et assombrit l’expression mélancolique de son visage. Il ne reste plus de l’immense patrimoine de ses ancêtres que la portion mesquine / congrue de cette colline : un hectare de terrain enclavé entre l’hacienda immense, comme un îlot au milieu de l’océan.

Puis, à la vue de la barrière détruite, des herbes et des broussailles qui recouvrent son bien, lui reviennent en mémoire les incidents et les escarmouches de la guerre qui l’oppose au patron, l’opulent propriétaire de l’hacienda, en vue de conserver le dernier reste de patrimoine transmis par ses ancêtres.

Que d’assaut avait-il subi et résisté ! Que de moyens de séduction, d’intrigues et de coup-bas pour lui arracher une promesse de vente !

Mais toutes ces tentatives fracassèrent contre son opposition tenace à se défaire de ce morceau de terre qui l’a vu naître, où le soleil toaste la peau tannée à l’heure de la sieste et d’où la vue découvre de si beaux et de si vastes horizons.

Vendre, aliéner… ! Ça, jamais ! Car, si l’argent s’en va sans laisser de trace, la terre, elle, est éternelle et ne nous abandonne jamais. Comme une mère aimante, elle nous soutient durant la vie et, la mort venue, ouvre ses entrailles pour nous recevoir.

Or, le harcèlement dont il était victime, ne faisait rien d’autre qu’augmenter son attachement pour le petit terrain dont la propriété lui était plus chère que ses femmes, que ses enfants, que sa propre vie même.

La hutte délaissée s’élevait dans son dos. À l’intérieur, deux femmes enroulés dans de vieux chamales2 attisent les flammes vacillantes du foyer. Les vagissements du loupiot dominent les crépitements sourds des fagots secs et, dehors, dans un coin du rancho, un enfant de dix ans, vêtu selon l’usage indigène, s’amuse à tirer sur la queue et les oreilles d’un mâtin décharné qui, étendu sur son flanc, somnole au soleil, les pattes étirées.

La matinée avance. Tandis que les femmes travaillent avec diligence aux tâches domestiques et que le garçon tourne autour du décharné Pillán, le père reste allongé sur l’herbe, absorbée dans une contemplation muette. Ses yeux se fixent de temps à autres sur la lointaine maison de l’hacienda, dont le toit rouge se montre là-bas, en bas, entre les branchages des saules et les cimes des peupliers.

Légèrement sur la droite, on aperçoit de nombreux cavaliers regroupés dans le patio fermé par de grosses pierres de taille. Les étriers argentés et les ciselures compliquées des mors et éperons brillent comme des charbons ardents dans l’intense clarté du jour.

Le patron, monté sur un cheval à la robe pie noire, se trouve au centre du groupe. Sans savoir pourquoi, Quilapán ressent une certaine inquiétude à la vue de ces cavaliers, inquiétude qui ne fait que s’accentuer quand ils se mettent en mouvement, avant de s’éloigner de la route pour marcher directement sur lui. Sa méfiance augmente encore d’un cran lorsqu’il distingue de sa vue d’aigle, logées dans l’arçon des montures, les haches de cavaliers dont les fils droits lancent des éclairs sous la lumière du soleil.

L’expression de son visage a brusquement changé. Ses pommettes ont viré au rouge et ses solides mâchoires se sont entrechoquées de fureur. Le regard enflammé, il a ramassé sont corps élastique et s’est relevé d’un seul bond.

Pendant ce temps, la cavalcade, composée d’une vingtaine de cavaliers, s’approchait rapidement de la propriété de Quilapán. Don Cosme, le patron, chevauchait en tête du groupe.

José, le majordome, se trouvait à ses côtés. Tous deux parlaient à voix basse, confidentiellement.

Le maître supportait plutôt bien ses cinquante ans révolus.

Très corpulent, l’abdomen proéminent, il possédait une force herculéenne, était un cavalier consumé et maniait le lasso aussi adroitement que le plus habile de ses vaqueros3.

Fils de paysan, il hérita de ses parents une petite propriété au milieu d’une réserve indigène. À l’image de l’ensemble des propriétaires blancs, il croyait sincèrement que l’appropriation des terres de ces barbares qui, dans leur indolence, ne savaient même pas la cultiver ou la défendre, était une œuvre méritante en faveur de la civilisation. Tenace et infatigable, extrêmement habile dans les manœuvres lui permettant d’arriver à ses fins, son héritage proliféra pour devenir l’une des propriétés les plus importantes du district. Quilapán, inquiet et méfiant, vit de jour en jour les barbelés du seigneur se rapprocher de la hutte, en se demandant où ils s’arrêteraient. Jusqu’au jour où un incident malheureux attira sur don Cosme la colère d’un haut fonctionnaire de justice qui l’empêcha de terminer son entreprise.

La prudence l’avait alors obligé à parlementer avec son voisin. Il épuisa tous les recours de son ingéniosité si utile pour acquérir d’une manière ou d’une autre la misérable propriété. Mais le propriétaire têtu, enfermé dans un refus obstiné, n’écouta aucune de ses propositions. Ce contretemps remplit d’amertume l’âme du grand propriétaire terrien. Il voyait ce morceau de terre enclavé au milieu des siennes comme une verrue, quelque chose de l’ordre de l’affront en vers la magnifique propriété. Tous les matins, au saut du lit, la première chose qui lui blessait le regard à travers les vitres était le toit odieux du rancho qui se détachait, noir et provoquant comme une tapisserie dorée, au-delà des champs fertiles. Il serrait alors les poings et blanchissait de rage, en proférant contre l’indien de terribles menaces.

Mais , un jour, don Cosme reçu une nouvelle qui l’emplit d’une joie immense. Ce fonctionnaire de justice qui n’appréciait pas sa personne venait d’être muté ailleurs et l’on avait nommé à sa place un ancien camarade avec lequel il avait déjà fait, en d’autres temps, des affaires quelque peu difficiles.

Après s’être frotté les mains de plaisir, don Cosme s’approcha de la fenêtre et, montrant le poing au rancho si détesté, il s’exclama :

  • Tu vas voir, chien sauvage, comme je vais te régler ton compte maintenant !





*

* *



Ce qu’ignorait Quilapán ce matin-là, en voyant s’approcher la chevauchée hostile, c’était que son ennemi était revenu à l’hacienda l’après-midi d’avant avec, dans son sac, une copie de l’écriture de vente qui le rendait propriétaire du lot de terrain tant convoité. La signature au pied du document se composait de deux traits en forme de croix, laquelle avait été apposée en toute naïveté par l’indien Colipé, en échange d’une bouteille d’eau de vie.



*

* *



La barrière une fois détruite à coups de sabots, le grand propriétaire terrien et ses gens s’étaient approchés du rancho, l’indigène et sa famille formaient déjà une troupe devant l’ouverture de la porte. Debout sur le seuil, son visage fier blanc de rage, Quilapán les regarda avancer sans desserrer les lèvres.

Les cavaliers s’arrêtèrent en demi-cercle, laissant don Cosme au milieu. Celui-ci dit à son majordome en faisant avancer de quelques pas le beau pie noire :

  • Lisez, José.

Le vieux serviteur, calmant son brillant cheval d’un « ola » sonore, sortit de sous le tapis de selle un papier soigneusement plié puis, le dépliant, il lut d’une voix nasillarde et maladroite une écriture d’achat-vente.

Alors que le paysan lisait, don Cosme savourait en lui-même sa vengeance avec délice. Il ruminait entre ses dents sans éloigner son regard du visage haineux qu’il avait en face de lui.

  • Enfin tu me payes toutes tes offenses, canaille !

Quilapán écouta la lecture du document sans rien comprendre. Une seule idée pénétra son cerveau obtus : un danger le menaçait et il lui fallait le conjurer.

C’est pourquoi, lorsque don Cosme cria aux siens en leur signalant le rancho :

  • Les gars, démontez-moi cette poubelle et foutez-la par terre – deux éclairs jaillirent des yeux de l’indien. Il fit un pas en arrière et se délesta de l’encombrant poncho d’un mouvement rapide. Une seconde plus tard, il se planta devant la porte, une lance à la main. Le corps bronzé, dénudé jusqu’à la ceinture, les muscles des bras nerveux tendus comme des cordes, la tête découverte et la face convulsionnée de colère formaient un tel ensemble de solidité et de résolution que les gars restèrent immobiles un instant, le regardant avec méfiance, apeurés par la fierté de sa posture.

Mais cette indécision ne dura pas longtemps. Ceux qui portaient les haches mirent pied à terre et, s’approchant du rancho, entreprirent immédiatement leur tâche de démolition.

Le plan des assaillants était d’ouvrir une brèche dans les murs de la hutte pour attaquer l’entêté par-derrière et, après s’être emparé de lui et de sa famille, mettre à terre la maison sans attendre. La fragile construction trembla toute entière dès les premiers coups de haches. La terre des parois se détachaient par gros morceaux qui rebondissaient sur le sol en soulevant des nuages de poussière. Face à ce désastre, les femmes, qui étaient restées immobiles inactives jusqu’alors, s’armèrent des tisons du foyer et se préparèrent à résister en lançant des cris de guerre, couvrant le dos de leur seigneur et maître4. Même le petit Pancho, attrapant le bâton de chêne qui lui servait de cheval de bataille durant ses après-midi de jeu, excitait Pillán de ses cris, le lâche Pillán qui se contentait d’aboyer sans bouger, recroquevillé dans son coin la queue entre les jambes. Cette précaution était due à Pluton, l’énorme chien de chasse de don Cosme, qu’il apercevait au loin, entre les membres des chevaux.

Pendant ce temps, Quilapán, armé d’un long colihue5 coiffé d’une pointe en fer rouillée qui lui servait de lance, semblait s’être enraciné dans le sol. La fierté de son attitude et les flammes qui jaillissaient de ses yeux lui donnaient l’aspect coléreux de ce Caupolicán, son ancêtre légendaire.

Mais, lorsque don Cosme répéta à ses métayers perdant courage pour les troisième et quatrième fois :

  • Vamos, hombres, approchez-vous ! N’ayez pas peur de cet épouvantail ! – l’indien, détendant à l’improviste ses jarrets de fer, bondit en avant et se précipita sur son ennemi, la tête baissée et la lance droite.

L’agression fut si vive que ni le maître ni les serviteurs n’eurent le temps de l’éviter ; cependant, le brillant animal monté par le grand propriétaire terrien, voyant venir l’avalanche, se cabra brusquement sur son arrière-main. Ce mouvement sauva don Cosme. Le coup qui lui était destiné blessa l’animal à l’encolure, dans laquelle le fer plongea sur toute la longueur, et le manche se rompit.

La brute recula de quelques pas, plia l’arrière-main et se laissa tomber sur le flanc. Les paysans se précipitèrent pour aider leur patron et le libérèrent du poids qui lui opprimait la jambe droite. Abruti par la méchante chute, il resta quelques minutes près du cheval moribond, couché contre la monture, sans se rendre vraiment compte de ce qui se passait tout autour de lui.

Après une lutte terrible et alors que l’animal se cognait la tête contre l’herbe ensanglantée dans des râles d’agonie, Quilapán, essoufflé par le nombre, a été mis à terre et solidement attaché par les mains.

Les femmes qui s’étaient lancées dans la bataille en distribuant morsures et griffures aux agresseurs, abandonnèrent le champ en entendant quelqu’un crier :

  • À bas les chamales ! Déshabillez-les ! Déshabillez-les !

Cette menace que la femme craint plus que le décès, les tenait éloignées à une certaine distance, mais elles n’arrêtaient pas pour autant de vociférer, telles des possédées, toutes sortes de conjurations et de malédictions.

La première impression passée, ceux qui maniaient les haches avaient vigoureusement repris leur tâche. Une fois la charpente qui le soutenait coupée, le rancho s’était effondré et le feu de l’âtre, s’étendant jusqu’au toit de paille, convertit en quelques instants l’inflammable construction en bûcher.

À l’effondrement de la hutte suivit une scène qui amusa grandement les paysans. Pillán, qui était resté caché dans son coin, entendant le coup de tonnerre provoqué par l’hécatombe, sortit comme un boulet de sa cachette et s’élança à travers champ suivit de près par Pluton qui s’approchait rapidement de son arrière-train. Mais le fugitif dut revenir sur ses pas, acculé par les cavaliers. Il parvint à échapper à son poursuivant durant quelques instants, avant de se réfugier d’un saut sur un gros tronc d’arbre. Pluton, se voyant ainsi moqué, commença à bondir tout autour. Voyant cela, le petit, plein de courage et le bâton levé, courut défendre son compagnon de jeux. Le dogue, surpris par ce brusque assaut, se retourna contre l’enfant, le fit tomber par terre et lui cassa le bras d’un coup de mâchoire. Quelques cavaliers se portèrent à son secours mais, avant que cette aide n’arrive, Pillán, le squelettique Pillán, abandonnant le refuge où il se trouvait, apeuré et tremblant, quelques instants auparavant, se laissa tomber sur Pluton pour lui agripper l’oreille.

Le combat des canidés absorba totalement l’attention des cultivateurs, tandis que la mère emportait son enfant en essayant de calmer par des baisers, ses cris de douleur désespérés. Le dogue corpulent remuait furieusement son énorme tête pour attraper son adversaire, mais il lui était impossible d’y parvenir, malgré ses efforts enragés. Pilla, qui comprenait l’avantage de sa situation, serrait les mâchoires comme des tenailles. Soudain, comme un tissu qui se déchire, une partie de l’oreille se détacha, laissant un lambeau sanguinolent dans les crocs du mâtin. Le combat se termina en une seconde : Pluton, vif comme l’éclair, saisi son ennemi par la gorge et le secoua dans les airs comme une guenille. La scène perdit alors tout intérêt et les paysans se disséminèrent pour mettre fin au labeur qui les avait amenés ici. Tandis que les uns attisaient le feu pour que les flammes consument les derniers restes du rancho, les autres faisaient tomber les clôtures pour effacer tout vestiges de la ligne de démarcation.

Don Cosme restait assis sur l’herbe, empêché qu’il était de bouger par son membre meurtri. S’étant dépouillé de la guêtre lustrée, il se frictionnait doucement la partie douloureuse des deux mains, en lançant des bruits sourds de temps en temps.

Le corps blanc et noir du cheval, le cou étiré et les pattes rigides, gisait devant lui. Quilapán se détachait sur sa droite tandis que l’on apercevait plus loin, près du tronc d’arbre, un groupe immobile : à côté de Pillán se trouvait la silhouette du dogue qui, assis sur ses pattes arrières, observait attentivement sa victime, prêt à l’étouffer au moindre essai de résurrection.

Après avoir terminé la démolition de la clôture, les métayers s’approchèrent du cheval et commencèrent à lui quitter ses harnais. Le maître contemplait l’opération les larmes aux yeux. Un fleuve de sang s’était échappé de la profonde blessure et le bel animal, couché immobile sur un flanc, provoquait chez les cultivateurs des exclamations peinées, accompagnées d’une série de phrases formant un panégyrique (des qualités) du défunt :

  • Quel bon cheval le pie noir !

  • Et si docile !

  • Quelle bonne bouche !

  • Et dire que sans lui on aurait p’tet pris le deuil pour le patron !

Sur cette dernière phrase, don Cosme se remit debout et ordonna à son majordome :

  • José ! Apporte-moi ton cheval !

Les yeux étaient pleins de larmes quand le patron prit place sur sa nouvelle monture. Après s’être affirmé sur les étriers, il détacha le lasso tressé qui pendait de l’arçon de la monture et, laissant tombé une partie de la corde au pied d’un jeune vaquero, il lui dit, montrant d’un geste Quilapán :

  • Antonio, passe-lui le lasso !

Le garçon prit l’extrémité de la corde et s’approcha du prisonnier. Mais, alors qu’il s’inclinait pour accomplir l’ordre, il fut pris d’un doute :

  • Par le cou, patron ?

  • Non, par les pieds.

Mais, à peine avait-il prononcé ses mots qu’il reprit la corde.

Une nouvelle idée lui avait traversé l’esprit.

Il prépara rapidement un nœud étroit et ordonna énergiquement quand il fut prêt :

  • Détachez-le !

Cet ordre fut pris avec étonnement mais deux des paysans l’exécutèrent rapidement. Quilapán, libéré de ses attaches, se releva comme un ressort. Les bras croisés, il posa tout autour de lui son regard provoquant, fier, chargé de haine, de mépris, de rancœur.

Il chercha l’endroit où s’était dressé le rancho. À la vue de la colonne de fumée qui montait du tas de cendre, dernier vestige de la demeure, sa fureur sauvage éclata de nouveau et il se jeta comme un éclair sur l’une des haches qui se trouvaient près de lui ; mais don Cosme, qui n’espérait que cet instant, lui lança de travers le nœud qui lui prit les deux jambes à hauteur des chevilles.

Stoppé par le violent coup sec qui le fit tomber à plat ventre sur l’herbe, Quilapán sentit qu’on le traînait subitement sur le sol raboteux, de plus en plus vite.

Le terrain, légèrement ondulé et couvert de broussailles dans lesquelles le corps de l’indien ouvrait un large sillon, s’étendait librement jusqu’à la route.

Don Cosme galopait devant, guidant la corde tendue de la main droite tandis que, plus en retrait, l’escorte des paysans fermait la marche sur deux files. Le soleil, très haut sur l’horizon, jetait sur les champs le blanc rayonnement de sa torche éblouissante. Dans le dos des cavaliers, une clameur lointaine se répétait, indiquant la présence des femmes qui, leurs enfants sur les épaules, courraient derrière le cortège.

Quilapán, étalé sur le ventre, avait ressenti dès le début cette étrange sensation de la terre qui le fuyait. Sa terre bien aimée lui glissait sous le corps dans une course vertigineuse, l’éraflant au passage, et lui arrachait de ses griffes cruelles sa chair de réprouvé. Devenu fou, il avait alors planté ses ongles pour essayer de retenir la fugitive. Ses mains crispées arrachaient l’herbe par poignées et ses doigts laissaient de profondes rides dans la terre humide. Mais tout était vain ; alors que les champs fuyaient toujours plus vite, son visage et son buste se transformaient petit à petit en une plaie sanglante , fouetté par les brins d’herbes flexibles. Ses yeux cessèrent soudain de voir, ses mains de se saisir des obstacles et il s’abandonna, comme un tronc insensible, à cette force qui l’arrachait si brutalement de son foyer et à laquelle il ne lui était pas donné de résister.

Des cris confus interrompaient parfois le silence :

  • Laisse, Pluton, lâche-le !

Le dogue, excité par la course, se jetait parfois sur cette masse sanguinolente, y clouant ses crocs en de rapides morsures.

Don Cosme retint brusquement sa monture et se retourna. Ils se trouvaient maintenant sur le chemin poussiéreux inondé de soleil. L’un des cavaliers mit pied à terre et détacha la corde, le regard fixé un instant sur le corps de Quilapán.

Devant l’attitude du métayer, le patron, enroulant tranquillement son lasso, demanda plein d’ironie :

  • Qu’est qui se passe Pedro, il est mort ?

L’interpellé se redressa et répondit d’un ton moqueur :

  • Mort, monsieur ? Allons donc, ces démons ont sept vies, comme les chats.

La voix du majordome résonna :

  • Regarde si l’a pas d’blessures.

  • L’a rien, à peine que’ques écorchures. Mais maint’nant i fait l’mort, comme le jeune taureau sauvage qui s’obstine quand i sent l’lasso. Vous allez voir comment y s’relèvera quand on va l’laisser tout seul et qui s’élancera comme un cerf.

Puis, pour prouver ses dires, il ajouta prenant un ton résolu :

  • Vous voulez, votre honneur que j’le r’lève à coup de cravache ?

Don Cosme, qui avait terminé d’enrouler le lasso, voulut donner une leçon de clémence à ses serviteurs. Vu la magnitude du crime, la punition lui semblait insignifiante, mais il se proposa de leur démontrer que, le cas échéant et malgré sa sévère rectitude, il pouvait être noble, généreux et magnanime.

Il regarda un instant le corps inanimé de l’indien et dit sur un ton conciliant :

  • Laisse-le pour l’instant. Sonné comme il est, il ne sentirait pas les coups.

Puis, tirant sur les rênes, il partit au galop sur le ruban rouge et dilaté de la route.

Quilapán vagua alentours, comme un fantôme, durant quelques jours. Don Cosme avait donné l’ordre à ses métayers de le chasser à coups de fouet s’il avait l’audace de pénétrer dans l’hacienda, mais l’occasion ne s’était pas présentée, car l’indigène restait toujours en dehors des limites interdites.

On le voyait à toutes heures étendu sur l’herbe ou blotti sous un arbre, le visage tourné vers la colline, cette terre qui était la sienne et sur laquelle il ne pouvait poser le pied.

Un matin, l’aube s’éclaircissant, don Cosme venait à peine d’abandonner son lit qu’on lui annonça la présence de son majordome. Il le fit immédiatement entrer dans son bureau. Une expression mal dissimulée de plaisir régnait sur la figure du vieux serviteur. Il s’approcha du grand propriétaire terrien et lui murmura quelques mots à voix basse.

Don Cosme se redressa brusquement dès la première phrase et demanda les yeux pétillants :

  • Tu es sûr ?

  • Oui monsieur, totalement sûr, n’ayez aucun doute.

Quelque temps plus tard, le maître et le valet galopaient à brides abattues à travers les herbages, échangeant entre eux des phrases rapides.

  • Alors il est mort ?

  • Et bien mort, monsieur. Quand je l’ai vu, j’ai cru qu’il dormait… Je lui ai mis quelques coups de fouet et, comme il ne bougeait pas, j’ai mis pied à terre.

Il avança au pas jusqu’à l’endroit où s’était élevé le rancho.

Sur les décombres brûlés, au-dessus des cendres, se trouvait le cadavre de Quilapán, à plat ventre. Les bras ouverts, il semblait se saisir de ce sol dans une prise de possession désespérée.

Sur un signal du grand propriétaire terrien, le majordome mit pied à terre et, prenant le mort par la main pour le mettre / et l’allongea sur le dos, tandis qu’il affirmait résolument :

  • Vous pouvez être sûr, monsieur, qu’il s’est laissé mourir de faim. Ces chiens d’infidèles sont si prétentieux !

Don Cosme détourna les yeux du cadavre avec dégoût et passa un regard distrait sur le panorama lumineux des champs qui se réveillaient en grattant l’enveloppe brumeuse de l’aurore avec des bâillements somnolents. Entre les déchirures et les lambeaux de la brume, surgissaient les vallées, les prairies, le profil courbé des collines et les lignes noires et sinueuses des ravins.

Dressé sur sa monture, il examina longuement l’horizon alentour, sans apercevoir une seule fois le cône abominable des rucas6 indigènes s’élever dans la solitude des champs. Sa poitrine puissante aspira avec force l’air embaumé qui montait des plaines humides. Il avait extirpé de la terre la race maudite et son visage s’illumina de plaisir.

La voix éraillée du majordome résonna tout à coup dans le silence.

  • Qu’est-ce qu’on fait de ça, monsieur ?

Don Cosme répondit alors d’un ton calme et imprégné d’une sereine douceur que le vieux serviteur ne lui avait jamais connu :

  • Creuse un trou et jette cette charogne à l’intérieur… Elle servira pour fertiliser la terre.

 

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1« Cabane rustique, cahute dressée en plaine ou en montagne dans un lieu solitaire », source http://www.cnrtl.fr

2Pluriel de Chamal : Couverture traditionnelle utilisée pour se couvrir par les femmes du peuple précolombien Mapuche. Les Mapuches vivent au Chili et en Argentine, ils sont originaires de la Pampa et la Patagonie.

3« Bouvier, conducteur de troupeaux de bœufs ou de taureaux de combat en Espagne et en Amérique du Sud ». Source: http://www.cnrtl.fr

4En réalité, cette conception patriarcale du mariage ne figure pas dans la culture mapuche ?

5Plante de la famille des graminées endémiques du Chili.

6Tente traditionnelle des Mapuches

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Les neiges éternelles de Baldomero Lillo

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OR_N&B

 

 

À ma chère nièce,

Mariita Lillo Quezada

 

Ces anciens souvenirs restaient très vagues. Blanche, plume de neige, avait virevolté au-dessus des pics et des monts venteux jusqu’à ce qu’une rafale la fouette et la colle sur l’arête d’une roche, où un froid terrible la solidifia subitement. Là, elle passa de nombreuses et interminables heures, prisonnière. Son immobilité forcée l’ennuyait terriblement. Elle enviait le passage des nuages et le vol des aigles, et quand le soleil parvenait à rompre la masse de vapeur qui enveloppait la montagne, elle implorait d’une petite voix tremblotante :

  • Oh, père soleil, arrache-moi de cette prison ! Rends-moi la liberté !

Elle réclama tant qu’un matin le soleil, compatissant, la toucha d’un de ses rayons faisant vibrer ses molécules. Pénétrée par une douce chaleur, elle perdit alors sa rigidité et son immobilité puis, comme une sphère de diamant minuscule, elle roula tout le long de la pente vers un ruisseau dont les eaux troubles l’enveloppèrent et l’entraînèrent dans leur chute vertigineuse à travers les flancs de la montagne. Elle roula ainsi de cascade en cascade, tombant sans cesse, jusqu’à ce que le ruisseau s’arrête soudain brusquement, après avoir plongé dans une faille. Cette étape n’en finissait pas. Soumise à une profonde obscurité, elle glissait au sein de la montagne comme à travers un filtre gigantesque…

Alors qu’elle se croyait déjà enterrée pour le restant de ses jours, elle surgit enfin un beau matin sous la voûte d’une grotte. Elle glissa, pleine de plaisir, tout au long d’une stalactite et, suspendue à son extrémité, elle regarda un instant l’endroit où elle se trouvait.

Cette grotte ouverte dans la roche vive était d’une beauté merveilleuse. Elle était illuminée par une clarté étrange et fantastique, donnant à ses murs des tons de porphyre et d’albâtre : on voyait près de l’entrée une petite source d’eau cristalline resplendissante.

Bien que tout ce qui se trouvait là lui paraisse délicieusement beau, elle ne trouva rien qui puisse se comparer à elle-même. D’une transparence absolue, traversée par les rayons du soleil, elle reflétait toutes les teintes du prisme. Elle ressemblait tantôt à un brillant d’eau extrêmement pure, tantôt à l’opale, à la turquoise, au rubis ou au saphir pâle.

Gonflée d’orgueil, elle se détacha de la stalactite et tomba dans la source.

Un léger bruissement d’ailes réveilla soudain les échos silencieux de la grotte, et la gouttelette orgueilleuse vit comment quelques oiseaux au plumage noir et blanc se posaient autour de la source dans un bruyant vacarme : il s’agissait d’une volée d’hirondelles. Les plus petites s’avancèrent les premières. Elles étiraient leurs petits cous moirés et buvaient avec délice tandis que leurs aînées leur disaient en attendant patiemment leur tour :

  • Buvez en quantité, aujourd’hui nous traversons la mer !

La pèlerine de la montagne regardait avec étonnement les gouttes d’eaux qui l’entouraient s’offrir – avec plaisir semblait-il – aux becquetées gloutonnes qui les absorbaient les unes après les autres avec / dans un glouglou musical et rythmique.

  • Mais comment pouvez-vous être comme ça ! disait-elle. Mourir pour que ces sales volatiles étanchent leur soif ! Que vous êtes bêtes !

Alors, pour fuir les assoiffées, elle resserra ses molécules et plongea au fond.

Lorsqu’elle remonta à la surface, la bande avait déjà pris son envol et se détachait comme une tâche sur le ciel d’un bleu intense.

  • Elles sont parties à la recherche de la mer, pensa-t-elle. À quoi peut bien ressembler la mer ?

Le désir de sortir d’ici, de vagabonder à travers le monde, s’empara d’elle une fois de plus. Elle tourna tout autour de la petite source en cherchant une sortie jusqu’à ce qu’elle trouve enfin dans la cuve de granite une petite déchirure par où se glissait un filet d’eau. Elle s’abandonna joyeusement au courant qui grossissait sans cesse grâce aux filtrations de la montagne, pour terminer sa course dans la vallée, transformé en un joli ruisseau d’eaux claires et transparentes comme le cristal. Quel délicieux voyage que celui-ci ! Les rives du ruisseau disparaissaient sous un épais tapis de fleurs. Les violettes et les jacinthes, les joncs et les lys se dressaient sur leurs tiges pour regarder le courant. Elles proféraient, agitant coquettement leurs étamines chargées de pollen :

  • Ruisseau, la fraîcheur qui nous redonne la vie, la teinte de nos pétales et l’arôme de nos calices, nous te devons tout ! Arrêtez-vous un instant pour recevoir l’offrande de tes préférées.

Mais le ruisseau, sans arrêter de courir, murmurait :

  • Je ne peux pas m’arrêter, poussé par la pente. Mais, écoutez mon conseil. Abreuvez bien vos racines, car le soleil a dispersé les nuages et inondera aujourd’hui les champs d’une pluie ardente.

Alors les plantes, suivant ce conseil, étirèrent leurs tentacules par-dessous la terre et absorbèrent avidement l’onde fraîche.

La fugitive de la source glissait près de la rive et cherchait à dépasser la surface pour mieux voir le paysage. Alors qu’elle effleurait une pierre, elle se vit soudain retenue par une radicelle qui se montrait par une brèche. Une violette dont les pétales étaient déjà fanés s’inclina sur sa tige et dit à la voyageuse :

  • Cela fait deux jours que mes racines ne parviennent pas à atteindre l’eau. Mes heures sont comptées. Sans un peu d’humidité, je mourrais sans faute aujourd’hui. Toi, tu me donneras la vie, pieuse gouttelette et moi, en échange, je te transformerai en ce divin nectar que butinent les papillons ou je t’exhalerai dans les airs, convertie en un parfum exquis.

Mais l’interpellée lui répondit, dédaigneuse, en s’éloignant :

  • Garde ton nectar et ton parfum. Je ne céderai jamais une seule de mes molécules. Ma vie vaut plus que la tienne. Adieu !

Puis elle roula le long des berges fleuries, glissant voluptueusement, évitant les contacts impurs, s’éloignant des racines et des oiseaux et fuyant au passage les branchies des poissons qui pullulaient dans les eaux dormantes.

Le ciel, le soleil, le paysage tout entier disparurent à l’improviste. Le ruisseau avait de nouveau plongé dans la terre et courrait vers l’inconnu au milieu des ténèbres.

Traînée par le torrent souterrain, la fille du soleil et de la neige, terrifiée à l’idée qu’un choc contre un obstacle invisible la désagrège, augmenta si bien la cohésion de ses atomes qu’elle était toujours intacte lorsque les ondes tumultueuses se furent calmées. Elle était toutefois si étourdie qu’elle n’aurait pu dire avec précision si cette course effrénée avait duré une minute ou un siècle. Bien que l’obscurité soit profonde, elle se rendit compte qu’elle se trouvait submergée dans une masse d’eau plus dense que celle du ruisseau, et dans laquelle elle remontait comme une bulle d’air. Une clarté ténue qui venait des hauteurs et qui augmentait par instant dissipait petit à petit les ombres. Elle remonta aussi vite qu’une flèche. Et, avant de pouvoir observer quoique ce soit de ce qui se passait autour d’elle, elle se retrouva à nouveau sous un ciel illuminé par le soleil.

Comme ces parages lui semblèrent bizarres ! Ni arbres, ni collines, ni montagnes ne limitaient l’incommensurable étendue alentour !

Une couche d’émeraude s’étendait de toutes parts, aux confins de l’horizon, comme fondue dans un immense creuset.

Tandis que la vagabonde du ruisseau, perdue dans l’immensité, s’endormait sur les ondes, une ombre intercepta le soleil. Il s’agissait d’un oisillon dont les ailes effleuraient presque la plaine liquide. La goutte d’eau le reconnut immédiatement comme l’une des hirondelles qui avaient bu à la source de la montagne. L’oiseau l’avait vu également et, agitant les ailes, fatigué, il lui dit d’une voix défaillante :

  • Dieu t’a sans nul doute mis sur mon chemin. La soif me tourmente et m’affaiblit. J’arrive à peine à me maintenir en l’air. Ayant pris du retard sur mes sœurs, la mer immense sera ma tombe si tu ne permets pas que je rafraîchisse ma gueule sèche et ardente en te buvant. Si tu y consens, je pourrais encore atteindre la rive où m’attendent le printemps et la félicité.

Mais la goutte solitaire lui répondit :

  • Si je disparaissais, pour qui flamboierait le soleil et brilleraient les étoiles ? L’univers n’aurait pas de raison d’être. Ta demande est absurde et bien trop ridicule. Charmé par ma beauté, l’océan salé m’a prise pour épouse ; je suis la reine de la mer !

L’oiseau moribond insista et supplia en vain, voletant autour de l’inclémente jusqu’à ce que, n’ayant plus de force, il finisse par sombrer dans les vagues. Il fit un dernier effort pour sortir de l’eau, mais ses ailes mouillées refusèrent de le supporter et, après une courte lutte pour se maintenir à flots sur les ondes traîtres et salées, il s’enfonça en leur sein pour toujours.

Quand il eut disparu, la gouttelette d’eau douce sentencia gravement :

  • Elle n’a que ce qu’il mérite. Voyez la prétention et l’audace de cette vagabonde buveuse d’air !

Le soleil, au zénith, déversait sur la mer l’ardente irradiation de son brasier éternel ; la gouttelette imprudente, qui flottait, paresseuse, à la surface se sentit soudain embrassée par une terrible chaleur. Et, avant de pouvoir l’éviter, elle se retrouva transformée en un léger lambeau de vapeur qui s’élevait dans un air de plus en plus rare, jusqu’à une hauteur incommensurable. Là, un courant venteux la traîna au-dessus de l’océan au point de voir à nouveau, en descendant, des vallées, des collines et des montagnes.

Submergée par une masse de vapeur qui recouvrait de son blanc baldaquin une vaste campagne desséchée par la chaleur, elle entendit monter de la terre une clameur remplissant l’atmosphère. C’étaient les voix gémissantes des plantes qui disaient :

  • Oh nuages, donnez-nous de quoi boire ! Nous sommes en train de mourir de soif ! Pendant que le soleil nous brûle et nous dévore, nos racines ne trouvent pas dans la terre calcinée le moindre atome d’humidité. Nous périrons inexorablement, si vous ne déclenchez pas au moins une bruine. Nuages du ciel, pleuvez, pleuvez !

Alors les nuages pleins de piété, se condensèrent en gouttes minuscules qui inondèrent d’une pluie copieuse les champs assoiffés.

Mais la goutte d’eau évaporée par le soleil, qui flottait elle aussi entre la brume, dit :

  • Il est bien plus beau d’errer à l’aventure dans le ciel bleu que de se mélanger à la terre et de se transformer en fange / en boue. Moi, je ne suis pas née pour cela.

Puis, se faisant la plus ténue possible, elle laissa en dessous les nuages et remonta bien haut vers le zénith. Mais, alors qu’elle était captivée par le vaste horizon, un vent impétueux venu de la mer l’entraîna jusqu’à la cime enneigée d’une montagne gigantesque et, avant qu’elle ne se rende compte de ce qui lui arrivait, elle se trouva brusquement transformé en une plume de neige légère qui descendit sur le sommet, où elle se solidifia instantanément.

Une angoisse inexplicable la prit. Elle était de retour au point de départ et elle entendit murmurer à ses côtés :

  • Voilà de retour parmi nous une des Élues ! Elle ne gaspilla pas une de ses molécules en pollen, en rosée, ou en parfum. Elle est donc digne d’occuper ce trône éminent. Nous détestons ces grossières transformations et notre mission, comme un symbole de notre beauté suprême, consiste à rester inchangée et inaccessible dans l’espace et dans le temps.

Mais la prisonnière angoissée et endolorie, sans écouter la voix de la montagne, se sentant pénétrée par un horrible froid, se retourna vers le soleil qui se trouvait à l’horizon pour lui dire :

  • Oh soleil, mon père ! Ayez pitié de moi ! Rendez-moi la liberté !

Mais le soleil, qui n’avait là ni force ni chaleur aucune, lui répondit :

  • Je ne peux rien faire contre les neiges éternelles. Même si, pour elles, l’aurore est plus récente et le crépuscule plus tardif, mes rayons, comme le granite qui les soutient, ne les feront jamais fondre.

 

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Malgré l'importance de cet auteur pour la littérature latino-américaine, sinon universelle, ce conte et bien d'autres n'ont jamais été traduit en français, j'ai donc voulu remédier à ce manque en traduisant et en éditant un recueil de 7 contes - sous licence creative commons pour que tout le monde puisse en profiter librement -, vous le retrouverez ici sous toutes ces formes.


Et n'oubliez pas de diffuser ce message. Merci de votre soutien.

Posté par cazueladepolo à 10:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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