Remolque_N&B

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Malgré l'importance de cet auteur pour la littérature latino-américaine, sinon universelle, ce conte et bien d'autres n'ont jamais été traduit en français, j'ai donc voulu remédier à ce manque en traduisant et en éditant un recueil de 7 contes - sous licence creative commons pour que tout le monde puisse en profiter librement -, vous le retrouverez ici sous toutes ces formes.


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Croyez-moi messieurs quand je vous dis qu’il m’est difficile de parler de ces choses-là. Malgré le temps passé, ce souvenir m’est encore très douloureux.

Tandis que le narrateur se concentre sur soi-même pour fouiller dans sa mémoire, il y eut quelques instants de silence profond dans la cabine du brigantin. Sans l’oscillation légère de la lampe pendue au plafond noirci, nous nous serions crus sur la terre ferme et bien loin du Delfín1, ancré à un mile de la côte.

Soudain, le marin ôta la pipe de sa bouche, sa voix grave et posée résonna :

  • J’étais en ce temps-là un jeune garçon et je servais comme mousse à bord du San Jorge2, un petit remorqueur immatriculé à Lota3.

L’équipe se composait du capitaine, du timonier, du machiniste, du chauffeur et de votre serviteur, qui était le plus jeune de tous. Jamais il n’y eut sur un bateau aucun équipage plus uni que celui de ce cher San Jorge. Tous les cinq ne formions pas autre chose qu’une famille, dont le père était le capitaine et les autres, ses fils. Et quel homme, notre capitaine !

Il fallait voir comme tous nous l’aimions ! Plus que de la tendresse, c’était de l’idolâtrie que nous ressentions pour lui. Courageux et juste, il était la bonté incarnée. Il se réservait toujours les plus lourdes tâches, aidant chacun dans les leurs avec une bonne humeur que rien ne pouvait troubler. Combien de fois est-il venu vers moi, alors que je baissais les bras, presque mort, face à mes nombreuses tâches, pour me dire d’une joie aimable :

  • Allons mon garçon, repose-toi un moment pendant que je m’étire un peu les nerfs.

Et lorsque, assis sous la bâche, à l’abri du soleil ou de la pluie, je regardais le corps massif du capitaine, son visage bronzé, ses blondes moustaches légèrement blanchies par le temps et ses yeux bleus au regard aussi franc que celui d’un enfant, je sentais mon âme se remplir d’une douce et profonde tendresse au-delà de toute raison. J’aurais sacrifié ma vie sans hésiter une seconde pour le sauver d’un danger quelconque.

Le narrateur fit une courte pause, portant sa pipe aux lèvres et continua, après avoir lancé une volute de fumée épaisse :

  • Un jour, nous avons levé l’ancre à l’aube et nous avons mis cap sur l’île de Santa María.

    Nous remorquions une chaloupe pleine de bois, dans laquelle nous ramènerions le lendemain un chargement de peaux de lions de mer qui devait embarquer le matin suivant dans le transatlantique allant vers le Détroit4. La mer était d’un calme plat, le ciel, bleu, et l’atmosphère si transparente que nous pouvions apercevoir tout le pourtour du golfe de Arauco sans perdre le moindre détail.

Nous étions tous joyeux à bord du « San Jorge », et le capitaine plus que quiconque, car le patron de la chaloupe que nous remorquions n’était autre que Marcos, son cher Marcos qui, debout sur la poupe, pliant tel un roseau entre ses mains la longue perche de navigation, obligeait la masse pesante à suivre le sillage que laissait l’hélice du remorqueur dans les eaux bleues.

Marcos, fils unique du capitaine, était aussi l’un de nos amis, un joyeux et sympathique camarade. Jamais le proverbe « tel père tel fils » n’avait été si juste que pour ces deux êtres. Physiquement et moralement semblables, le fils était le portrait craché de son père, le garçon comptait deux ans de plus que moi, qui avais alors vingt et ans révolus.

Cette traversée fut délicieuse. Nous avons longé l’île par la face sud et, à midi, nous avions déjà mouillé dans la baie, terme de notre voyage. Une fois la chaloupe déchargée, après un travail pesant et laborieux, nous attendions la nouvelle cargaison qui, pour je ne sais quelle difficulté imprévue, n’était pas encore prête à embarquer. Cette situation mit le capitaine de très mauvaise humeur. En vérité, les raisons de s’énerver étaient multiples ; en effet, le temps si beau de la matinée avait brusquement tourné l’après-midi venu. Un vent de nord-ouest qui grossissait par instant, coupait la mer en la fouettant de ses rafales extrêmement violentes et, au large de la crique, les vagues se regroupaient en tourbillons d’écumes. Le ciel d’un gris ardoise, couvert de nuages bas qui bouchaient considérablement l’horizon, avait un aspect menaçant. Peu de temps après, la pluie se mit à tomber.

De fortes averses nous obligèrent à endosser nos cirés, tandis que nous commentions la bourrasque intempestive. Bien que le calme de l’océan et l’air raréfié nous avaient fait pressentir dans la matinée un changement de temps, nous étions cependant bien loin de nous imaginer une altération pareille. Si ce n’avait été pour l’impatience du transatlantique et les ordres péremptoires que nous avions reçus, nous aurions attendu que la violente tempête se calme, à l’abri de la crique.

Le chargement tant attendu arriva enfin et nous avons commencé à l’embarquer à toute vitesse, mais, bien que nous travaillions tous avec acharnement pour accélérer l’opération, elle ne se termina qu’à la nuit tombée, après un court crépuscule. Nous avons immédiatement levé l’ancre du remorqueur : nous pouvions distinguer à la poupe et sur les bancs de l’énorme et lourde chaloupe les silhouettes du patron et des quatre rameurs, se détachant comme des masses brouillées par la pluie et les copeaux d’écume, qu’un vent tempétueux arrachait de la crête des vagues.

Au début, tandis que nous étions à l’abri des falaises de l’île, tout se passa bien ; mais tout changea brusquement lorsque nous avons dû enfiler le canal pour entrer dans le golfe. Une rafale de pluie et de grêle nous fouetta la proue et emporta avec elle la toile de la bâche qui passa en m’effleurant le haut du crâne, pareille aux ailes d’un pétrel gigantesque, oiseau messager de la tempête.

À la voix du capitaine, accroché à la roue du gouvernail, le timonier et moi avons couru jusqu’aux écoutilles de la cabine et de la machine pour les couvrir hermétiquement d’épaisses toiles goudronnées.

J’étais à peine revenu à mon poste, près du treuil de remorquage, qu'une lumière blanchâtre brilla du côté de la proue et qu’une masse d’eau se brisa impétueusement contre mes jambes. Accroché à la barre, je résistais au choc de la vague qui fut suivie de deux autres, espacées de quelques secondes. Je crus un instant que tout était fini, mais la voix du capitaine qui criait en s’approchant du porte-voix de commandement : « En avant ! À toute vapeur ! » me fit voir que nous étions encore à flot.

La coque du San Jorge vibra tout entière et rechigna sourdement. L’hélice avait doublé ses rotations et les claquements du câble du remorqueur nous indiquèrent que la marche était sensiblement plus rapide. Durant un temps qui me parut extrêmement long, la situation demeura sans s’aggraver. Bien que la houle soit toujours très dure, nous n’avions pas embarqué de nouvelles vagues comme celles qui nous attaquèrent à la sortie du canal et le San Jorge, lancé à toute vapeur, se maintenait bravement dans la direction indiquée par les éclats lumineux du phare placé sur les hauteurs du promontoire dominant l’entrée du port. Mais ce calme relatif, cette trêve du vent et de l’océan, cessa lorsque nous nous sommes retrouvés, d’après nos calculs, au milieu du golfe. La furie des éléments déchaînés prit de telle proportion cette fois-ci, que personne à bord du San Jorge ne douta un seul instant de l’issue de la traversée.

Le capitaine et le timonier, accrochés à la roue du timon, maintenaient le cap, enfilant le vent du nord-ouest qui menaçait de se transformer en ouragan. À la proue, un éclair continu nous signalait que la marée furieuse grandissait en intensité, fatiguant la frêle embarcation qui, à chaque écart, parvenait péniblement à se redresser. Nous semblions naviguer entre deux eaux, et le danger de piquer de la proue était de plus en plus proche. Soudain, la voix du capitaine arriva à mes oreilles par-dessus le grondement de la bourrasque :

  • Antonio, fais attention au câble de remorquage.

  • Oui, capitaine – lui répondis-je; mais une rafale furieuse me coupa la parole, et m’obligea à détourner la tête.

La lanterne pendue derrière la cheminée lançait une faible lueur sur la coque du San Jorge, illuminant vaguement les silhouettes du capitaine et du timonier. Tout le reste, de la proue à la poupe, était submergé par les plus profondes ténèbres, et l’on ne distinguait de la chaloupe à l’autre bout du câble, à vingt brasses du remorqueur, que cette pâle phosphorescence renvoyée les vagues lorsqu’elles cognent un obstacle dans l’obscurité. Mais les claquements du câble tirant nous indiquaient clairement que le remorqué suivait nos eaux et, bien que nous ne puissions le voir, nous sentions qu’il était là, très proche de nous, enveloppé dans les ombres toujours plus denses de minuit.

Soudain, entre le grondement tumultueux de la bourrasque, je crus entendre un bruit sourd et persistant à tribord. Le capitaine et le timonier avaient dû le percevoir aussi, car je les vis, à la lumière de la lanterne, se retourner vers la droite et s’immobiliser, écoutant, semblait-il, l’étrange bruit avec une très grande attention. Quelques minutes passèrent ainsi et ces détonations sourdes, semblables à de lointains éclairs, grandirent et se multiplièrent de plus en plus, jusqu’au point où le doute ne fut plus permis : le San Jorge dérivé vers les hauts-fonds de la Pointe de Lavapié. Le fracas des vagues, roulant sur le banc de sable terrible et dangereux, noya bien vite de son écho terrifiant toutes les autres voix de la tempête.

Je ne savais pas ce que penseraient mes compagnons, mais moi, attaqué par une idée subite, je dis à voix basse, apeuré :

  • La remorque est notre perdition.

À cet instant précis, un éclair extrêmement vif déchira les ténèbres, et un cri d’angoisse unanime s’éleva du remorqueur et de la chaloupe :

  • Le banc, le banc !

Chacun avait vu, à l’instant où la décharge électrique s’était produite, se détachait une superficie blanchâtre parsemée de points noirs à trois ou quatre encablures à tribord du San Jorge. Les commentaires étaient inutiles. Nous comprenions tous parfaitement ce qui s’était passé. La grande surface que la chaloupe à moitié vide opposait au vent réduisait non seulement la marche du remorqueur, mais elle parvenait même à l’annuler totalement. Nous n’avions pas avancé de grand-chose depuis que nous étions sortis du canal, étant emporté par le courant jusqu’au banc que l’on croyait à quelques miles de distance. L’hélice multipliait en vain ses révolutions pour nous pousser vers l’avant. La force du vent était plus puissante que la machine, et nous dérivions lentement vers les bancs de sable dont la proximité mettait en nos cœurs une crainte effroyable. Il ne restait plus qu’une chose à faire pour nous sauver : couper sans perdre une minute le câble du remorqueur et abandonner la chaloupe à sa chance. Tourner en rond pour nous approcher de Marcos et de ses compagnons revenait à sombrer infailliblement à peine les vagues nous prendraient-elles par le flanc. Pour notre capitaine, le dilemme était terrible : ou nous mourrions tous, ou il sauvait son bateau en envoyant son fils vers une mort désastreuse.

Cette pensée me produisit tant de commotion que j’oubliais mes propres angoisses et ne pensais plus qu’à l’horrible lutte qui devait se livrer dans le cœur de ce père si tendre et si aimant. De mon poste, près du treuil, je voyais son ample silhouette se détacher de manière confuse sur la faible lueur de la lanterne. Accroché au bastingage j’essayais de deviner à ses mouvements, si, en plus de cette alternative, il parvenait à en voir une autre qui serait notre salvation. Qui sait si une manœuvre audacieuse, une aide inespérée ou la brusque retombée du vent de nord-ouest n’amènerait pas un terme heureux à nos angoisses !

Mais, toute autre manœuvre que maintenir la proue face au vent aurait été insensée et de là-bas, dans les ténèbres, nulle aide ne pouvait arriver. Quant à la bourrasque, rien, pas le moindre signe ne laissait présager que sa violence diminuerait. Au contraire, la furie de la tempête augmentait toujours plus. Le grondement du tonnerre mêlait ses roulements assourdissants aux hurlements des brisants, et l’éclair déchirant les nuages menaçait d’incendier le ciel. À la lumière aveuglante des décharges électriques, je vis comment le banc semblait venir à notre rencontre. Plus que quelques instants avant que le San Jorge et la chaloupe n’aillent cahoter au-dessus du tourbillon.

Alors, dominant le vacarme assourdissant, on entendit la voix tonitruante du capitaine qui criait dans le porte-voix de commandement :

  • Charger les valves !

Une trépidation sourde m’annonça un instant plus tard que l’ordre avait été exécuté. L’hélice devait tourner vertigineusement, car la coque du remorqueur gémissait comme si elle allait se désagréger. De mon côté, je regardais le capitaine aller de long en large et je devinais son infini désespoir en voyant que tous ses efforts ne servaient à rien, sinon à retarder pour quelques minutes la catastrophe.

L’écoutille de la salle des machines se souleva et la tête du machiniste apparut à travers l’orifice. Une rafale emporta sa casquette et fit tourbillonner la chevelure grise sur son front. Accroché à la main courante, il resta immobile un moment, tandis qu’un éclair éblouissant déchirait les ténèbres. Un simple coup d’œil lui suffit pour se rendre compte de la situation, et, forçant la voix pour couvrir cette foire infernale, il cria :

  • Capitaine, nous allons droit vers le banc !

Le capitaine ne répondit pas, mais s’il le fit, sa réponse ne parvint pas à mes oreilles. Une minute d’expectative passa ainsi, elle me sembla interminable. Une minute que le machiniste utilisa, sans doute, pour chercher un moyen d’éviter l’imminence du désastre. Mais il dut trouver le résultat de cet examen si effrayant que, à la lumière de la lanterne suspendue au-dessus de sa tête, je vis son visage se décomposer et prendre une expression de peur indicible lorsqu’il cloua ses yeux sur son vieux camarade, que le conflit entre son amour de père et le devoir impérieux de sauver le navire confié à son honneur, maintenait anéanti, fou de douleur, à côté de la roue du gouvernail.

Quelques secondes passèrent : le machiniste avança de quelques pas le long du bastingage et se mit à parler, forçant la voix, de manière énergique. Mais, le fracas de la bourrasque était tel, que seuls des mots vagues et des phrases incohérentes me parvenaient… résignation… volonté de Dieu… honneur… devoir…

Je n’entendis parfaitement que la fin de la harangue :

  • Ma vie importe peu, mais vous ne pouvez-pas capitaine, faire mourir ces garçons.

L’ancien parlait de moi, du timonier et du chauffeur, dont la tête apparaissait parfois par l’ouverture de l’écoutille.

Je n’ai pas pu savoir si le capitaine répondit ou non à l’appel de son vieil ami, parce que le rugissement des vagues qui balayaient le bateau se mêla à cet instant avec le grondement violent d’un éclair. Je crus que ma dernière heure avait sonné, nous allions toucher fond d’un instant à l’autre, et je commençais à balbutier une prière quand une voix, que je reconnus comme celle de Marcos, s’éleva dans les ténèbres, du côté de la poupe. Bien que très faibles, j’entendis distinctement ces paroles :

  • Père, coupez le câble, vite, vite !

Un froid tremblement me secoua des pieds à la tête. Nous arrivions à la fin du combat et nous allions être renversés et avalés par le gouffre bouillant d’un instant à l’autre. Le visage de Marcos m’apparut comme celle d’un héros. Tout espoir perdu, la force de caractère dont il faisait preuve dans cette transe me fit venir les larmes aux yeux. Valeureux ami, nous ne nous reverrons plus maintenant !

Le San Jorge, assailli par les vagues furieuses, commença à danser une folle sarabande. Comme un yorkshire entre les dents d’un dogue, il était secoué de la proue à la poupe et de bâbord à tribord avec une violence formidable. Quand l’hélice tournait dans le vide, le bateau grinçait de telle manière qu’on aurait cru qu’il allait totalement se désagréger en mille morceaux. Aveuglé par la pluie qui tombait torrentiellement, je restais accroché au treuil quand la voix de stentor du machiniste me frappa comme un éclair :

  • Antonio, prends la hache !

Je me retournais vers la roue du timon et une masse confuse qui s’y agitait me fit sortir de ma stupeur. Je devinais plutôt que je ne vis dans ce groupe le capitaine et le vieux se battant à bras raccourcis sur le pont. J’aperçus soudain le machiniste qui, débarrassé de son adversaire, s’élançait vers la poupe en criant :

  • Antonio, coupe ce câble, vite, vite !

Je me penchais presque inconsciemment, et, soulevant le couvercle de la boîte à outil, j’attrapais la hache par le manche, mais, alors que je me préparais, bras levé, à abattre le coup, la lumière d’un éclair me montrant dans cette attitude accusatrice, révéla mon propos à l’équipage de la remorque.

J’entendais une clameur furieuse :

  • Le câble, ils vont le couper ! Assassins ! Maudits ! Non, non… !

Moi pendant ce temps, poussé par ces cris et anxieux d’en finir une bonne fois pour toutes, j’abattais sur le câble des coups furibonds, jusqu’à ce que soudain, quelque chose comme un tentacule, s’enroula dans mes jambes avec un claquement sourd et me tira à plat ventre sur le pont. Je me relevais au moment où le machiniste disparaissait à travers l’écoutille, après avoir crié au timonier :

  • Poupe vers le phare, mon garçon !

Je cherchais du regard le capitaine et je distinguais sa silhouette près du treuil de remorquage. Il ne lui fallut qu’une seconde pour prendre le morceau coupé du câble et lancer un cri déchirant : « Marcos, Marcos ! », il s’appuya sur le bordage, se balançant dans le vide. J’eus à peine le temps de l’agripper par une jambe et de l’arracher à l’abîme avant de rouler avec lui sur le pont et de commencer une lutte désespérée au milieu des ténèbres. Nous nous débattions en silence : lui pour se libérer, moi pour le tenir calme. Dans d’autres circonstances le capitaine m’aurait jeté comme une plume, mais il était blessé et la perte de sang l’avait affaibli. Sa tête avait dû choquer contre un fer quelconque au cours de son combat contre le machiniste, parce que je crus sentir à plusieurs reprises un liquide chaud goutter de sa chevelure quand nos visages se touchaient. Il cessa tout à coup de se débattre et nous sommes restés un instant immobiles, les épaules appuyées au bordage. Il commença à geindre subitement :

  • Antonio, mon fils, laisse-moi rejoindre mon Marcos.

Et comme j’éclatais en sanglots, il poursuivit s’exaltant graduellement :

  • Mauvais, j’ai senti les coups de haches, mais ce n’était pas le câble… tu entends ? Ce que le fil de ta hache trancha : non, non… C’était son cou, son cou que tu tranchas, bourreau !

    Ah, tu as les mains rougies par le sang… ! Va-t’en, ne me salis pas, assassin !

J’entendis un grincement de dents furieux et il se jeta sur moi en lançant des hurlements féroces :

  • C’est ton tour maintenant… ! Au banc, au banc !

La folie avait redonné ses forces au capitaine et, me faisant perdre pied, il me lança en l’air comme une paille. J’eus, le temps une seconde, la vision de la mort, fatale et inévitable, quand une vague abordant le San Jorge par la proue se précipita jusqu’à la poupe comme une avalanche, nous renversant avant de nous traîner tout le long du pont.

Mes mains, dans la chute, rencontrèrent quelque chose de dur et de cylindrique à laquelle je m’accrochais de toutes mes forces. Ce tourbillon passé, je me trouvais accroché des deux mains au morceau de câble du remorqueur ; quant au capitaine, il avait disparu.

À cet instant, la porte de la cabine s’ouvrit et le pilote du Delfín apparut au travers.

  • Capitaine – dit-il -, la marée est haute maintenant. Nous levons l’ancre ?

Le capitaine fit un signe d’acquiescement et nous nous sommes tous mis debout. Le temps de retourner à terre était venu et tandis que nous nous approchions de l’échelle pour descendre vers le bateau, notre ami nous dit :

  • Le reste de l’histoire n’a pas d’importance. Le San Jorge se sauva, et moi, le jour suivant, j’embarquais comme mousse à bord du Delfín. Quinze ans sont déjà passés… Je suis votre capitaine maintenant.

 

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1Dauphin

2Saint George

3Lota est la ville natale de Baldomero Lillo

4Diminutif du Détroit de Magellan

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