"Aiguilleurs" de Baldomero Lillo

 

rail

 

Premier jet de la traduction inédite de la nouvelle "Cambiadores" du "père du réalisme social" au Chili, Baldomero Lillo.

Vous pouvez retrouver d'autres traductions ici et vous procurer les textes imprimés et, pour certains illustrés, .

Bonnes lectures.

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AIGUILLEURS1*

 

  • Pouvez-vous me dire qu'est-ce qu'un aiguilleur ?

  • Un aiguilleur, un aiguilleur à proprement parler, est un personnage extrêmement important pour toute ligne ferroviaire.

  • Tiens, et moi qui n'en ai toujours pas vu un seul, alors que je voyage presque toutes les semaines !

  • Eh bien, moi, j'en ai vu beaucoup, et puisque vous avez l'air curieuse de les connaître, je vais vous faire le portrait le plus fidèle possible de l’aiguilleur.

Ma sympathique amie et compagnonne de voyage laissa de côté son livre qui narrait un déraillement fantaisiste, causé par l'impéritie2 d'un aiguilleur, et se prépara à m'écouter attentivement.

  • Vous devez savoir – commençais-je en forçant la voix pour dominer le bruit du train lancé à toute vapeur -, que l'aiguilleur fait partie d'un personnel choisi et sélectionné scrupuleusement.

Et il est tout à fait naturel et logique qu'il en soit ainsi, car si la responsabilité qui affecte le télégraphiste ou le chef de gare, le conducteur ou le machiniste du train, est énorme, celle qui affecte un aiguilleur n'est pas moindre, à la différence que si les premiers commettent une erreur celle-ci peut, généralement, être réparée à temps ; alors qu'une inadvertance, une négligence de l’aiguilleur est toujours fatale, irrémédiable. Le télégraphiste peut corriger la faute dans le télégramme, le chef de gare peut donner un contrordre à un mandement erroné, et le machiniste qui ne voit pas un signal peut arrêter, s'il est encore temps, la marche du train et éviter un désastre, mais l’aiguilleur, lui, une fois la fausse manœuvre exécutée, ne peut plus revenir en arrière. Quand les roues de la locomotive mordent l'aiguille de l'embranchement, l’aiguilleur, agrippé au levier d'aiguillage, est pareil à l'artilleur qui appuie sur la détente et observe la trajectoire du projectile.

C'est pourquoi, l'aiguilleur n'est pas n'importe qui, et même si son travail, d'une extrême simplicité, ne demande pas une grande instruction, il en est suffisamment pourvu pour comprendre qu'il a entre ses mains la vie des voyageurs et qu'il lui suffit juste de basculer le levier d'aiguillage vers la droite, au lieu de la gauche, pour semer la mort et la destruction à la vitesse de l'éclair.

Le salaire qui lui est versé est en rapport avec cette responsabilité qui pèse sur lui. Il vit, donc, modestement dans une maisonnette soignée près de la ligne de chemin de fer, et ses enfants vont propres et suivent l'école. Quand il ne travaille pas, il cultive son potager et joue de la scie ou du rabot : la taverne lui est inconnue. Il a donc l'esprit toujours clair, et ni l'alcool ni la misère n'engourdissent ses facultés. Sa vue est sûre, il n'hésite pas au moment de bouger les aiguilles, et il ne s'abuse ni ne se trompe jamais.

  • Vous parlez des aiguilleurs avec beaucoup d'enthousiasme. Peut-on les voir depuis le train ?

  • Si on peut les voir ! Lorsque nous nous approcherons d'une gare, je vais vous en montrer certains, si nous n'allons pas trop vite.

  • En parlant de vitesse, pouvez-vous me dire à quoi obéit la rapidité avec laquelle nous traversons les gares ?

  • À la confiance qu'inspire à tous l'aiguilleur. Il n'y a pas d'exemple où un aiguilleur aurait été coupable d'un accident, comme celui relaté par l’écrivaillon démodé, auteur de ce livre.

  • Je chercherai à ne pas perdre l'opportunité de connaître un personnage si sympathique. Mais, veuillez bien excuser mon ignorance, y a-t-il toujours eu des aiguilleur, ou aiguilleurs comme vous les appelez ? Je trouve quand même étrange de n'avoir jamais fait attention à eux.

  • Je vais vous le dire. Il y a toujours eu des aiguilleurs, mais, et pour invraisemblable que cela puisse paraître, on ne donnait pas au métier d'aiguilleur l'importance qu'il mérite. C'est incroyable, mais certains anciens l'assurent, il fut un temps où les aiguilleurs étaient recrutés parmi les pires employés de la ligne ferroviaire. Il s'agissait presque toujours d'handicapés ou d'estropiés ayant perdu, comme garde-frein, graisseur d'aiguille ou wagonnier, un bras ou une jambe ; de braves gens si l'on veut, mais qui, du fait de leur naturel, de leur condition et du salaire misérable qu'ils recevaient, étaient en grande partie inaptes à cette tâche délicate qui exige, avant tout, de la conscience professionnelle, de la sérénité et du sang-froid.

Son salaire, rendez-vous compte, n'était que d'un peso par jour. Avec ça, lui, sa femme et les enfants devaient manger et s'habiller. Évidemment qu'avec un tel système, les accidents et les déraillements étaient extrêmement fréquents. Et je sais moi-même d’une catastrophe que m’a rapporté un ex-aiguilleur il y a quelque temps. Pour que vous compreniez bien de quoi il retourne, je vais vous relater l’événement dans ses moindres détails.

C'était à la fin du mois, en ces jours si tristes pour ceux qui touchent un petit salaire, et parmi lesquels on comptait l’aiguilleur et sa famille. Dans l'habitation, une porcherie étroite et sale, la femme, toujours de mauvaise humeur à cause de la misère et du travail excessif, rouspétait jour et nuit, pendant que les gosses haillonneux et affamés pleuraient pour demander du pain. Le mari, et père, regardait ce tableau avec une rage sourde qui lui mordait l'âme, puis il allait travailler, muet et coléreux. Il n'était pas alcoolique, mais la tristesse de son foyer, pour lequel il ne ressentait que haine et dégoût, le poussait parfois vers la taverne où il buvait pour oublier, pour s'étourdir au moins quelques heures. La nuit précédant l'accident, il but quelques verres d'eau de vie et dormit mal. Il marchait entre les embranchements, la tête lourde et la vue troublée, faisant son travail avec laisser-aller. Lorsque la sonnerie de la gare annonça l'arrivée de l'express, il se rendit sur la voie et examina les aiguilles. Elles étaient là où elles devaient être, laissant au rapide la voie libre et dégagée.

Il restait encore huit minutes avant que le train ne passe et il avait le temps de se reposer. Il faisait très chaud et ses lourdes paupières luttaient pour couvrir ses yeux ensommeillés. Un moment plus tard, il crut entendre un léger coup de sifflet et se releva à moitié sur le banc. Tout à coup, un tremblement sourd s'empara de la baraque. Il se leva apeuré, en se frottant les yeux. Il aperçut l'express devant lui, lancé à toute vitesse. Il regarda vers l'embranchement et ses cheveux se dressèrent sur la tête. Il fit un saut gigantesque et, se lançant sur le levier, le bascula d'un coup. Un cri résonna instantanément au-dessus de lui et il vit comment les roues embiellées3 de la locomotive tournaient brusquement et vertigineusement en sens inverse de la marche du convoi, faisant danser sur les rails l'énorme masse de la machine qui, malgré tout, glissa sur l'embranchement vers l'autre train, comme l'avalanche qui descend d'une montagne.

Il n'attendit pas le choc et, lâchant le levier d'aiguillage, il s'élança comme un fou à travers les terre-pleins, s'enfuyant désespérément, les mains sur les oreilles pour ne pas entendre le vacarme de la collision. Mais, malgré cette précaution, le craquement terrible du choc le rattrapa, au moment où il sautait par-dessus un fossé, et avec lui les cris et lamentations des moribonds.

Le malheureux, se réveillant à moitié endormi, avait cru voir le levier d'aiguillage vers la droite, rien de plus.

  • Oh, quelle peur m'avez-vous faite avec votre histoire. Où est-ce arrivé ?

  • Dans la gare de Tinguiririca, mais…

Un truc bizarre me coupa la parole et j’étais éjecté de mon siège comme par une catapulte. Je tombais au milieu d'un tas de valises et de sacs de voyage et, tandis que je bataillais pour me relever, j'entendis une clameur terrifiante suivie de lamentations déchirantes.

Quand, après avoir marché à quatre pattes entre les planches du wagon dépecé, je me retrouvais devant un fonctionnaire qui semblait être le chef de gare, la seule chose à lui dire qui me vint à l'esprit fut :

  • Combien gagne l’aiguilleur ?

Il me regarda avec des yeux inquiets et me répondit :

  • Il gagne pour l’instant quelques longueurs sur ses poursuivants, mais, n’ayez crainte, ils le rattraperont bientôt, car en plus d'être sourd, il est borgne, manchot, boiteux et il est plein comme une outre.

  • Malheureux – m'exclamais-je -, c'est donc le même. – Et je commençais à vociférer en montrant le poing - : C'est le type de Tinguiririca, le type de Tinguiririca !

Le chef, toujours plus inquiet, me prit par le bras et proféra :

  • Nous sommes bien à Tinguiririca, mais, permettez-moi de vous le dire, monsieur, vous devez avoir reçu un coup qui vous a secoué les neurones. Laissez-moi vous conduire à l'ambulance…

… … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … …

J'ouvris les yeux et la première chose que je vis furent les gros caractères de la dixième page de El Mercurio qui disaient :

« Collision de trains à Tinguiririca ».

 

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1Le titre original est Cambiador, synonyme en chilien de « Guardagujas » : « Aiguilleur ». Les deux termes étant utilisés dans le texte nous écrirons « aiguilleur(s) » pour la traduction de « guardagujas » et « aiguilleur(s) », en italique, pour « cambiador(s) ».

*Toutes les notes sont du traducteur.

2« Impéritie ».Manque de connaissance et de compétence dans l'exercice d'une profession, d'une fonction. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/9/. Web. Octobre 2018.

3Traduction de « embieladas », en espagnol, néologisme créé par Baldomero Lillo. Cependant, en français : « Embieller ». Monter et ajuster des bielles. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/9/. Web. Octobre 2018

 

 

 

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