fleurs-pecher

 

Traduction inédite de la nouvelle " Irredencíon " du "père du réalisme social" au Chili, Baldomero Lillo.

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Bonnes lectures.

 

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Irrédemption1

Quand les derniers convives prirent congé, la princesse, retroussant la jupe de son vêtement constellé d’étoiles, traversa les salons déserts et se dirigea vers sa chambre à coucher, jetant, en passant, un dernier regard à ces lieux où, de par sa grâce et sa beauté plutôt que de par sa robe symbolique, elle avait été la reine de la nuit.

Elle se sentait quelque peu fatiguée, mais, en même temps, gaie et satisfaite. Le bal s’était avéré des plus somptueux. Tout ce que la grande ville arborait de plus distingué : les noblesses de sang, d’argent et de talent défilèrent à travers ses salons, décorés avec une magnificence éblouissante.

Mais la touche sensationnelle, celle qui arrachait des expressions d’enthousiasme et d’admiration, venait des fleurs répandues à profusion dans tout le palais. Avec leur pâle teinte aurore, elles paraissaient une couche de neige couleur de rose, tombée dans les grands appartements, recouvrant les consoles, les meubles, les bronzes, se répandant sur les tapis, et faisant disparaître sous ses boutons carmins les superbes verreries de la table du buffet. Des guirlandes de fleurs semblables enveloppaient les lustres de cristal, traçaient des dessins capricieux sur les murs et bordaient les cadres dorés des miroirs. L’effet produit par cette avalanche de fleurs rosées était simplement merveilleux, et les présents au bal ne tarissaient pas d’éloges sur cette fantastique ornementation, dont l’idée géniale emplissait d’orgueil la belle dame qui, seule avec ses demoiselles de compagnie, qui préparaient sa coiffure nocturne, se plaisait à évoquer les détails de la fête magnifique.

Oui, cette idée si originale lui appartenait, à elle seule, et elle ne pouvait que sourire en se rappelant l’air surpris du vieil intendant quand elle lui ordonna de dépouiller de leurs fleurs tous les pêchers en floraison qui existaient dans la propriété.

Elle était persuadée que le serviteur rustique accomplirait cette consigne à contrecœur. Mais il avait obéi et le succès dépassait toutes ses espérances.

Elle se mit au lit, obnubilée par de si délicieux souvenirs. Alors que la demoiselle de compagnie abandonnait l’appartement sur la pointe des pieds, la voix de sa maîtresse l’arrêta. Un désir soudain, un caprice d’enfant gâtée l’avait prise subitement. Elle voulait s’endormir en respirant le doux parfum des fleurs qui lui donnèrent des sensations si agréables. Obéissant aux ordres de sa maîtresse, la jeune fille versa sur les couvertures des poignées de ces pétales rosés, et suspendit au crucifix en argent, placé à la tête du lit somptueux, un morceau de guirlande arraché à l’un des lustres du salon.

Le silence se fit dans la demeure, et le sommeil de la belle endormie devint de plus en plus profond.

Elle se trouva transportée tout à coup dans l’une de ses propriétés. Le ciel était bleu, et un soleil de printemps, doux et rieur, caressait les champs. Elle marchait au milieu d’un bois de pêchers en fleurs, enveloppée dans une atmosphère d’effluves et d’arômes enivrants, quand, subitement, un souffle qui semblait naître de ses lèvres, ténu au début, impétueux par la suite, arracha les fleurs et les dispersa aux quatre vents. Elle eut peur et voulut s’enfuir, mais les arbres, pareils à des spectres vengeurs, lui barrèrent la route et, en la fustigeant de leur branchage dénudé, ils la serrèrent jusqu’à l’étouffer du poids de leurs faces immenses.

Elle sentit son âme abandonner la terre et comparaître devant le Tribunal Divin, prisonnière d’une angoisse et d’une terreur infinies.

Assis sur son trône, sous un dais de soleils flamboyants, se trouvait le Suprême, l’inexorable Juge. À sa droite, le livre de la vie montrait ses pages, et un archange, à sa gauche, soutenait dans sa main droite la balance de la justice.

Au fond, gardées par des anges aux épées de feux, se trouvaient les portes du Purgatoire et du Paradis ; et l’on pouvait voir, dans le dos de l’archange, une concavité noire de laquelle sortait la figure terrifiante de Satan, appuyé sur ses griffes et ses ailes membraneuses.

Et, comme si tout avait été calculé pour augmenter ses peines, l’âme de la princesse dut assister au jugement d’une autre qui la précédait en ce moment fatidique.

Elle était celle d’un voleur et d’un assassin. Une montagne de crime s’élevait sur le plateau du mal, tandis qu’il n’y avait rien sur l’autre, celui des bonnes actions, qui compensa le poids accablant de ses fautes. Mais la Misère y mit une larme et un fil de ses haillons, l’Expiation, une goutte du sang répandu sur l’échafaud, et l’Ignorance, enlevant son bandeau, le plaça, elle aussi, dans le plateau vide, lequel sortit cette fois de son immobilité pour s’incliner légèrement.

Satan, qui se préparait à prendre le condamné, fit une horrible grimace. L’âme qu’il comptait comme sienne était envoyée au purgatoire. Il grinça des dents avec rage, et la vibration de ses ailes, secouées par la colère, fit tonner les cavités effrayantes de l’Enfer. Cette sentence raviva l’espoir dans l’âme angoissée de la princesse. Entre elle et un voleur assassin, un abîme les séparait. Et cette assurance s’accentua, son tour arrivant, à la vue de l’archange ne mettant dans le plateau des fautes que quelques fleurs fanées et décolorées.

Sa terreur et son inquiétude se transformèrent alors en une joie sans limite, quand elle comprit que ces petites fleurs, dont le poids pouvait être neutralisé par le moindre petit souffle, représentait tout le mal qu’elle avait répandu sur terre. Le jugement avait été sévère ! Mais, elle en était maintenant persuadée, son âme était l’une des élues et elle irait directement au Paradis. Puis, réconfortée par la vision de l’éternelle béatitude, elle évoqua la légion innombrable de ses bonnes œuvres. Elles étaient si nombreuses, qu’elle déplora presque que sa faute soit si petite, car la plus insignifiante de ses nobles actions suffirait pour incliner la balance en sa faveur. Et elle voulait toutes les exhiber ici, pour que le Juge divin lui assigna la récompense la plus haute auquel elle avait droit.

C’est pourquoi, quand ses actes de piété religieuse, de charité et d’abnégation s’empilèrent sur le plateau du bien sans que la balance ne changea de position, elle ne ressentit qu’un début d’étonnement, qui évolua en stupeur à la vue de l’archange achevant sa tâche par l’ajout, à la pile de vertus, des masses imposantes d’un hôpital et d’une somptueuse chapelle avec ses ciments de pierre, sa croix en fer fondue et sa girouette de laiton.

La balance restait pour autant inaltérable, un spectacle terrifiant remplit tout à coup de frayeur l’âme de la princesse. Satan, qui était en train de rire, abandonna soudainement la cachette dans laquelle il était tapi et se pendit au plateau rebelle, telle une araignée monstrueuse ; tous les diables et réprouvés de l’enfer, accrochés par les queues et les pattes crochues, se suspendirent, à sa suite, sans que le poids de cette chaîne, dont le dernier chaînon atteignait le fond du septième abîme, ne parviennent à marquer la plus petite oscillation du fléau de la balance immuable. Dans le plateau, les fleurs avaient disparu pour laisser leur place à une montagne de pêchers mûrs, autour desquels tournées des myriades d’êtres, du corpuscule imperceptible jusqu’à l’insecte ailé, à la forme parfaite. Des légions innombrables d’abeilles bourdonnantes, de papillons aux ailes irisées et d’oiseaux aux plumages multicolores voletaient autour des fruits ; un immense feuillage, en cône inversé, se détachait au-dessus du tout, et se perdait dans l’infini.

La voix terrible résonna alors :

  • Femme, ta faute est irrécupérable ! Le poids de l’enfer dans sa totalité n’est pas parvenu à l’équilibrer. En extirpant le germe, tu as stoppé, dans son cours, la projection de la vie, dont l’origine est Dieu lui-même… Va donc avec Satan pour toute l’éternité.

 

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Un cri strident, vibrant, frappa de commotion la domesticité du palais. La demoiselle de compagnie, arrivée la première, trouva sa maîtresse dressée sur son lit et prise de violents spasmes nerveux. La guirlande suspendue au crucifix s’était rompue, et les fleurs gisaient éparses sur l’oreiller et la chevelure de la dame, la jeune fille s’exclama alors à demi-voix :

– Moi je le savais déjà ! Dormir avec des fleurs c’est comme dormir avec des morts. On fait d’horribles cauchemars.

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1Le terme « Irredencíon », le titre original, n’est pas reconnu en espagnol. Cependant, les mots « redencíon » et « condenación » existent et se traduisent respectivement par « rédemption » et « damnation ». Par ailleurs, en espagnol, le préfixe « ir- » marque la négation devant un mot commençant par « r ». J’ai donc choisi de suivre Baldomero Lillo pour la traduction du titre et d’ajouter le préfixe « ir- », qui marque lui aussi la négation en français, au terme « rédemption ». (NdT)

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