"Le pourboire" de Baldomero Lillo

 

train

 

Traduction inédite de la nouvelle " Irredencíon " du "père du réalisme social" au Chili, Baldomero Lillo.

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Il jeta un regard désespéré au cadran de sa montre et, abandonnant le comptoir, il se précipita dans sa chambre comme une trombe. Le train partait à cinq heures pétantes. Il avait, donc, tout juste le temps de se préparer. Il se lava et se parfuma d'un geste nerveux, mit sa chemise en batiste1, sa cravate en satin, et le frac flambant neuf que le couturier lui avait remis la semaine passée. Il lança un dernier regard au miroir, boutonna son sac de voyage et, s'enfonçant le haut de forme sur la tête, se retrouva en quatre bonds dans la rue. Il ne disposait que d'une demi-heure pour arriver à la gare, en périphérie de la ville poussiéreuse. Il courait sur le trottoir en regardant droit devant lui, anxieux. Mais la chance semblait lui sourire, car il trouva une voiture, en tournant le coin de la rue. Il y monta et referma la portière en criant :

  • Fouette cocher, je prends le train de cinq heures !

L'aurige2, un géant sec et décharné répondit :

  • L'affaire est pressante, patron, nous v'là très en retard.

  • Cinq pesos de pourboire, si tu arrives à temps !

Un déluge de coups de fouet et le départ soudain de la voiture annoncèrent au passager que les paroles magiques n'étaient pas tombées dans l'oreille d'un sourd. Allongé sur les coussins, il plongea la main droite dans l'une des poches du grand sac en lin, d'où il retira un élégant faire-part aux bords dorés. Il lut et relut plusieurs fois l'invitation sur laquelle son nom était tracé en toutes lettres, Octaviano Pioquinto de las Mercedes de Palomares, par une main féminine, lui semblait-il. Une note au pied précisait : « On dansera ».

Alors que la voiture roule, enveloppée d'un nuage de poussière, l'impatient voyageur ne cesse de crier, s'accrochant des pieds et des mains aux sièges déglingués :

  • Plus vite, hombre, plus vite !

De Palomares, premier vendeur de la Camelia Roja, est un brave garçon au teint hâlé, de belle stature et doté d'un corps svelte et élégant. Il était le favori de la clientèle féminine du village, qui ne voulait être servie que par lui, au grand écœurement de ses collègues qui ne pouvaient se résigner à cette préférence, injustifiée selon eux. Son habileté, son sourire de caramel et son éloquence insinuante, melliflue3 et doucereuse, faisaient des prodiges derrière le comptoir. Son tour de main était souvent remarqué par les acheteuses qui se contentaient de dire :

  • Quel voleur si effronté… mais il vous vole avec tant de grâce !

L'héritière Doña Petrolina de los Arroyos, l'une des plus importantes paroissiennes de la Camelia Roja, entra un après-midi dans le magasin, accompagnée de sa fille, la belle Conchita, tendron4 de vingt-deux printemps. Habitant un petit village des environs, elles avaient pris le train pour aller faire quelques courses, car le jour du saint de la demoiselle approchait et on le célébrait par de grandes festivités.

Pour s'occuper d'une si somptueuse cliente, le chef envoya l'indispensable De Palomares, lequel donna cette fois-ci une telle profusion de sourires et de génuflexions, prit des postures si distinguées, et déploya un tel cumul d'habiletés commerciales, que la majestueuse dame, charmée par la distinction et la finesse de ce beau garçon, dit à sa fille ces mots, qui tombèrent comme des bombes dans le magasin :

  • Conchita, n'oublie pas d'envoyer à monsieur de Palomares une invitation pour qu'il honore de sa présence notre modeste soirée.

La jeune fille sourit avec grâce et, envoyant un regard picaresque au favori, répondit :

  • Non maman, je ne l'oublierais pas.

Après avoir accompagné les femmes jusqu'au coche qui les attendait, et mis les paquets de course dans le véhicule, de Palomares reprit sa place derrière le comptoir, le visage rayonnant de bonheur. Quel triomphe que le sien ! Assister à une réception si aristocratique et coudoyer des personnalités de l'importance du Maire, du Subdélégué et du Vétérinaire.

À partir de ce jour, la prosopopée5 du beau vendeur augmenta en flèche. Les vendeurs, ses camarades, le voyant s’entraîner à différentes attitudes gracieuses, sourires et autres révérences devant les vitres de la cloison qui divisait l'arrière-boutique, étaient consumés par la jalousie. Quand il marchait, il imprimait à sa taille un balancement rythmique et ses pieds glissaient avec des compas de valse et de polka sur le plancher disjoint.

Avec la permission de son chef, qui ne pouvait rien refuser à son vendeur, il fit venir Don Tadeo, le tailleur raccommodeur qui transformait les tissus mités de la boutique en d'authentiques habits à la française, et il lui commanda la confection immédiate d'un frac pour assister à la réception. Le brave homme exécuta la commande du mieux qu'il put et livra l'habit, un véritable monument artistique, dans les temps demandés.

Les jours précédants la fête se firent interminables pour Octaviano Pioquinto de las Mercedes. Quand le postier apparaissait, il se jetait dessus pour voir si l'heureuse invitation était arrivée. Mais, ou on l'avait oublié, ou les inviteuses avaient reconsidéré leur accord, car le fait était que le billet tant attendu ne venait pas. Son inquiétude et sa confusion prirent une amplitude telle qu'il mesura distraitement plusieurs fois des varas6 de tissus de quatre-vingts centimètres au lieu des soixante-quinze centimètres maximaux autorisés par le règlement de la maison.

Tandis que l'aurige fouette impitoyablement les rosses, de Palomares, violemment secoué à l'intérieur de la voiture, essaye de deviner auquel de ses camarades appartient la main qui a caché la carte d'invitation sous les pièces de percale. Ce fut réellement un merveilleux hasard lorsque sa main droite tomba dessus alors qu'il dépliait ces tissus sur le comptoir. Ah ! Race d'envieux, ils verraient ce qu'ils allaient voir l'après-midi même si par malheur il perdait le train. Et sa voix résonne à chaque instant, impatiente :

  • Fouette cocher, fouette!

La voiture roule vertigineusement et pénètre dans la gare alors que le train s'est déjà mis en marche. Un cri de désespoir sort du véhicule, mais le conducteur écarte les rênes et dit au passager affligé :

 

  • Ne vous inquiétez pas patron. Nous le rattraperons avant qu'il n'entre dans le virage.

Les chevaux galopent, furieux, sur le chemin longeant la voie ferrée et passent devant le convoi qui monte lentement la côte raide. Les rosses éreintés s'arrêtent soudain d'un coup sec, le cocher descend du siège, ouvre la portière et dit précipitamment  :

  • Descendez, patron, courez, rattrapez-le !

De Palomares descend et s’apprête à s'élancer à travers le trou de la barrière quand l'aurige lui bloque le passage en lui disant :

  • Et la course ? Et le pourboire, patron !

Il fouille fébrilement ses poches, mais il se souvient qu'il a oublié son portefeuille et sa montre en changeant de vêtement. Alors, n'ayant pas de temps à perdre dans de vaines explications, il se débarrasse du sac de voyage et, le lançant au nez du cocher stupéfait, il franchit la barrière comme une flèche. Il atteint les rails en quatre bonds et vole sur la voie, le haut-de-forme dans les mains.

Le train avance lentement grâce à la pente. Les passagers ont sorti la tête par la fenêtre tandis que ceux du dernier wagon, le conducteur en tête, se regroupent sur la plate-forme. Cette scène semble les divertir grandement, et Palomares entend leurs éclats de rires et leurs cris d'encouragement de plus en plus clairs au fur et à mesure qu'il réduit l'écart :

 

  • Courrez, courrez ! Attention, il se rapproche !

Cette dernière phrase, qu'il ne parvient à comprendre, lui semble quelque peu incohérente, mais il corrige vite cette hypothèse en se sentant tout à coup attrapé par les basques du frac, tandis qu'une voix rauque et colérique résonne dans son dos :

  • Le pourboire, patron !

Il se retourne comme l'éclair et, d'un coup de poing dans la mandibule, il étend de tout son long le têtu automédon7. Débarrassé de l'agresseur, il se remet à courir et regagne vite le terrain perdu. En peu de temps, seuls quelques mètres le séparent du dernier wagon. Parmi les visages rieurs qui le regardent, de Palomares en voit un, charmant, de femme. Il apperçoit des yeux bleus et une petite bouche riante par éclats cristallins, qui agissent sur le voyageur en retard comme un stimulant doux et puissant. Un dernier effort et il pourrait contempler tant qu'il lui plairait la délicieuse créature. Mais, alors que s'élève du train un chœur formidable de cris et d'éclats de rire, il se sent à nouveau retenu par les queues du frac, et l'abominable : « Le pourboire patron ! » lui fustige les oreilles comme un coup de fouet. Il tourne comme une toupie et, fou de rage, se rue sur le géant. Son poing de fer cogne, telle une masse, le visage et la poitrine du collant créancier jusqu'à le renverser à moitié sonné. Il lui enroule la tête dans le poncho et, abandonnant le haut de forme qui flotte dans une eau bourbeuse, après avoir roulé dans le fossé au cours de la bagarre, il reprend bravement sa course de vitesse contre la locomotive qui halète dans la pente.

Ses jambes aux muscles d'acier l'emportent comme le vent, le sang lui bourdonne dans les oreilles et le cœur a tout l'air de vouloir s'échapper par la bouche. Le train, prêt à entrer dans le virage, a grandement diminué son allure. Plus que trois minutes avant qu'il ne redescende vertigineusement par le flanc de la montagne. C'est maintenant ou jamais ! - se dit de Palomares avant d'amasser toutes ses forces pour un suprême effort. De la dernière voiture, dont il n'est séparé que de quelques pas, partent des voix encourageantes parmi lesquelles se détache le timbre argentin de la voyageuse qui s'exclame, tapant ses menottes gantées :

  • Hourra ! Hourra !

De Palomares, les yeux injectés de sang et la respiration haletante, redouble d'efforts. Dans son dos, et s'approchant rapidement, résonne un soufflement de cochon asthmatique. Il prend instinctivement les basques du frac dans ses mains, ces maudits appendices qui prolongent si dangereusement la partie postérieure d'un individu, et les croise au-devant de la ceinture. Les passagers sont descendus sur le marchepied et l'un d'eux, habillé d'un costume de flanelles blanc, l'encourage de ses cris gutturaux en agitant une cravache imaginaire dans la main droite et en s'adressant à lui comme à un cheval de course :

  • Hue donc, hue donc !

 

De Palomares voit s 'élever un brouillard devant ses yeux, le monde tourne tout autour de lui : il allonge les bras, des mains vigoureuses l'attrapent par les poignets et le soulèvent comme une plume, mais les basques du frac, que son mouvement a libérées, doivent s'enrouler dans les roues, car une force peu commune menace de l'arracher du marchepied. Et, tandis que les mains salvatrices le soutiennent, il entend un tintamarre effrayant :

  • Lâche ! Mauvais diable ! Frappez-le d'un bon coup de pied !

Un rugissement qui semble sortir de sous la voiture : – Le pourboire… ! lui donne la clé du mystère et d'une vigoureuse secousse, il s'allège de la charge.

Alors qu'il est porté en triomphe sur la plate-forme, il jette un coup d’œil sur la voie et distingue en son centre le féroce cocher agitant quelque chose qui ressemble de loin à deux banderoles noires. De Palomares est pris d'une angoisse mortelle et, amenant promptement les mains dans son dos, il palpe épouvanté la boucle des pantalons. De l'élégant frac, de ce vêtement parfaitement abouti, il ne reste qu'un bout si rachitique et exigu que l'on peut à peine le comparer à un veston de majo8 ou de toréador. Ce désastre l'anéantit, et il se laisse conduire sans résistance par le passager en costume blanc et guêtres jaunes dans un compartiment du wagon. Il y a sur la porte un écriteau qui dit : Mister Duncan et sa fille.

La première chose que voit de Palomares en entrant dans le compartiment est la voyageuse des hourras, qui se met à rigoler de son rire mélodieux en le voyant. Couchée nonchalamment sur les coussins, des boucles d'or s'échappant de sa casquette de jockey céleste, elle lui semble la plus belle créature du monde. Il la regarde bêtement et oublie le frac, le bal de Doña Petronila et de Conchita. La miss rit et, tandis que les roses de ses joues se teignent en vif carmin, ses yeux bleus se remplissent de larmes. Mister Duncan est fou de joie. Enfin, ce spleen détestable, cette tristesse qui minait la santé de sa fille, la faisant languir de mélancolie, a abandonné sa proie, que les voyages, les distractions et toutes sortes de soins n'étaient parvenus à arracher au cours des deux années passées à lutter contre ce mal mystérieux. Celui qui a construit un tel prodige lui semble un envoyé du ciel et il ressent pour lui la plus chaleureuse des sympathies. Il voit dans l'arrogant beau garçon aux jarrets, poumons et poings d'acier, qui abat des athlètes et rattrape les trains à la course, le surhomme idéal de l'énergie et de la virilité masculine.

Le train vole en rase campagne, et, bien qu'il s'arrête dans un petit village, en face de la maison de la grande lignée de Doña Petronila de los Arroyos, nul voyageur ne descend du dernier wagon.

Le jour suivant, la Camelia Roja reçut un télégramme qui produisit dans la villa une grande excitation. La dépêche disait ainsi : « J'embarque aujourd'hui sur le Columbia pour faire un petit tour du monde. Salutations. - De Palomares ».

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1« Batiste »: Toile de lin très fine et d'un tissu très serré. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/9/. Web. Novembre 2018.

2« Aurige » : ANTIQ. GRECQ. ET ROM. Conducteur de char. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/9/. Web. Novembre 2018.

3« Melliflu, -ue ou Melliflue » : Qui distille du miel. Ne s'emploie plus guère qu'au figuré et dans un sens défavorable. Qui a la douceur du miel, doucereux. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/9/. Web. Novembre 2018.

4« Tendron » : Bourgeon, rejeton tendre de quelques arbres, de quelques plantes. Les chèvres broutent les tendrons des arbres et des plantes. Fig. et fam., Un jeune tendron, Une jeune fille. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/8/. Web. Novembre 2018.

5« Prosopopée » : P. méton. Discours pompeux, véhément et emphatique. Ortolang. Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. 2018. http://www.cnrtl.fr/definition/prosopopée. Web. Novembre 2018.

6« Vara » : Medida de longitud que se usaba en distintas regiones de España con valores diferentes, que oscilaban entre 768 y 912 mm. (Unité de longueur qui s’utilisait dans certaines régions d’Espagne avec des valeurs différentes, qui oscillaient entre 768 et 912 mm.) Diccionario de la lengua española. Real Academia Española. 23ᵉ édition. 2017. http://dle.rae.es/?id=bMH7x5e. Web. Novembre 2018.

7« Automédon » : Vieilli et iron. Cocher de fiacre, de voiture de louage. Dictionnaire électronique de l'Académie française · 1.0.10. ATILF [CNRS/UL]. 2018. https://academie.atilf.fr/8/. Web. Novembre 2018.

8« Majo » : En los siglos XVIII y XIX, persona de las clases populares de Madrid que en su porte, acciones y vestidos afectaba libertad y guapeza. (Aux XVIIIe et XIXe siécles, personne des classes populaires de Madrid qui, par son port, ses actions et ses habits, affichait liberté et beauté.). Diccionario de la lengua española. Real Academia Española. 23ᵉ édition. 2017. http://dle.rae.es/?id=Nxznzus. Web. Novembre 2018. Attesté en français : Ortolang. Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. 2018. http://www.cnrtl.fr/definition/bhvf/majo. Web. Novembre 2018.

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"Irrédemption" de Baldomero Lillo

 

fleurs-pecher

 

Traduction inédite de la nouvelle " Irredencíon " du "père du réalisme social" au Chili, Baldomero Lillo.

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Irrédemption1

Quand les derniers convives prirent congé, la princesse, retroussant la jupe de son vêtement constellé d’étoiles, traversa les salons déserts et se dirigea vers sa chambre à coucher, jetant, en passant, un dernier regard à ces lieux où, de par sa grâce et sa beauté plutôt que de par sa robe symbolique, elle avait été la reine de la nuit.

Elle se sentait quelque peu fatiguée, mais, en même temps, gaie et satisfaite. Le bal s’était avéré des plus somptueux. Tout ce que la grande ville arborait de plus distingué : les noblesses de sang, d’argent et de talent défilèrent à travers ses salons, décorés avec une magnificence éblouissante.

Mais la touche sensationnelle, celle qui arrachait des expressions d’enthousiasme et d’admiration, venait des fleurs répandues à profusion dans tout le palais. Avec leur pâle teinte aurore, elles paraissaient une couche de neige couleur de rose, tombée dans les grands appartements, recouvrant les consoles, les meubles, les bronzes, se répandant sur les tapis, et faisant disparaître sous ses boutons carmins les superbes verreries de la table du buffet. Des guirlandes de fleurs semblables enveloppaient les lustres de cristal, traçaient des dessins capricieux sur les murs et bordaient les cadres dorés des miroirs. L’effet produit par cette avalanche de fleurs rosées était simplement merveilleux, et les présents au bal ne tarissaient pas d’éloges sur cette fantastique ornementation, dont l’idée géniale emplissait d’orgueil la belle dame qui, seule avec ses demoiselles de compagnie, qui préparaient sa coiffure nocturne, se plaisait à évoquer les détails de la fête magnifique.

Oui, cette idée si originale lui appartenait, à elle seule, et elle ne pouvait que sourire en se rappelant l’air surpris du vieil intendant quand elle lui ordonna de dépouiller de leurs fleurs tous les pêchers en floraison qui existaient dans la propriété.

Elle était persuadée que le serviteur rustique accomplirait cette consigne à contrecœur. Mais il avait obéi et le succès dépassait toutes ses espérances.

Elle se mit au lit, obnubilée par de si délicieux souvenirs. Alors que la demoiselle de compagnie abandonnait l’appartement sur la pointe des pieds, la voix de sa maîtresse l’arrêta. Un désir soudain, un caprice d’enfant gâtée l’avait prise subitement. Elle voulait s’endormir en respirant le doux parfum des fleurs qui lui donnèrent des sensations si agréables. Obéissant aux ordres de sa maîtresse, la jeune fille versa sur les couvertures des poignées de ces pétales rosés, et suspendit au crucifix en argent, placé à la tête du lit somptueux, un morceau de guirlande arraché à l’un des lustres du salon.

Le silence se fit dans la demeure, et le sommeil de la belle endormie devint de plus en plus profond.

Elle se trouva transportée tout à coup dans l’une de ses propriétés. Le ciel était bleu, et un soleil de printemps, doux et rieur, caressait les champs. Elle marchait au milieu d’un bois de pêchers en fleurs, enveloppée dans une atmosphère d’effluves et d’arômes enivrants, quand, subitement, un souffle qui semblait naître de ses lèvres, ténu au début, impétueux par la suite, arracha les fleurs et les dispersa aux quatre vents. Elle eut peur et voulut s’enfuir, mais les arbres, pareils à des spectres vengeurs, lui barrèrent la route et, en la fustigeant de leur branchage dénudé, ils la serrèrent jusqu’à l’étouffer du poids de leurs faces immenses.

Elle sentit son âme abandonner la terre et comparaître devant le Tribunal Divin, prisonnière d’une angoisse et d’une terreur infinies.

Assis sur son trône, sous un dais de soleils flamboyants, se trouvait le Suprême, l’inexorable Juge. À sa droite, le livre de la vie montrait ses pages, et un archange, à sa gauche, soutenait dans sa main droite la balance de la justice.

Au fond, gardées par des anges aux épées de feux, se trouvaient les portes du Purgatoire et du Paradis ; et l’on pouvait voir, dans le dos de l’archange, une concavité noire de laquelle sortait la figure terrifiante de Satan, appuyé sur ses griffes et ses ailes membraneuses.

Et, comme si tout avait été calculé pour augmenter ses peines, l’âme de la princesse dut assister au jugement d’une autre qui la précédait en ce moment fatidique.

Elle était celle d’un voleur et d’un assassin. Une montagne de crime s’élevait sur le plateau du mal, tandis qu’il n’y avait rien sur l’autre, celui des bonnes actions, qui compensa le poids accablant de ses fautes. Mais la Misère y mit une larme et un fil de ses haillons, l’Expiation, une goutte du sang répandu sur l’échafaud, et l’Ignorance, enlevant son bandeau, le plaça, elle aussi, dans le plateau vide, lequel sortit cette fois de son immobilité pour s’incliner légèrement.

Satan, qui se préparait à prendre le condamné, fit une horrible grimace. L’âme qu’il comptait comme sienne était envoyée au purgatoire. Il grinça des dents avec rage, et la vibration de ses ailes, secouées par la colère, fit tonner les cavités effrayantes de l’Enfer. Cette sentence raviva l’espoir dans l’âme angoissée de la princesse. Entre elle et un voleur assassin, un abîme les séparait. Et cette assurance s’accentua, son tour arrivant, à la vue de l’archange ne mettant dans le plateau des fautes que quelques fleurs fanées et décolorées.

Sa terreur et son inquiétude se transformèrent alors en une joie sans limite, quand elle comprit que ces petites fleurs, dont le poids pouvait être neutralisé par le moindre petit souffle, représentait tout le mal qu’elle avait répandu sur terre. Le jugement avait été sévère ! Mais, elle en était maintenant persuadée, son âme était l’une des élues et elle irait directement au Paradis. Puis, réconfortée par la vision de l’éternelle béatitude, elle évoqua la légion innombrable de ses bonnes œuvres. Elles étaient si nombreuses, qu’elle déplora presque que sa faute soit si petite, car la plus insignifiante de ses nobles actions suffirait pour incliner la balance en sa faveur. Et elle voulait toutes les exhiber ici, pour que le Juge divin lui assigna la récompense la plus haute auquel elle avait droit.

C’est pourquoi, quand ses actes de piété religieuse, de charité et d’abnégation s’empilèrent sur le plateau du bien sans que la balance ne changea de position, elle ne ressentit qu’un début d’étonnement, qui évolua en stupeur à la vue de l’archange achevant sa tâche par l’ajout, à la pile de vertus, des masses imposantes d’un hôpital et d’une somptueuse chapelle avec ses ciments de pierre, sa croix en fer fondue et sa girouette de laiton.

La balance restait pour autant inaltérable, un spectacle terrifiant remplit tout à coup de frayeur l’âme de la princesse. Satan, qui était en train de rire, abandonna soudainement la cachette dans laquelle il était tapi et se pendit au plateau rebelle, telle une araignée monstrueuse ; tous les diables et réprouvés de l’enfer, accrochés par les queues et les pattes crochues, se suspendirent, à sa suite, sans que le poids de cette chaîne, dont le dernier chaînon atteignait le fond du septième abîme, ne parviennent à marquer la plus petite oscillation du fléau de la balance immuable. Dans le plateau, les fleurs avaient disparu pour laisser leur place à une montagne de pêchers mûrs, autour desquels tournées des myriades d’êtres, du corpuscule imperceptible jusqu’à l’insecte ailé, à la forme parfaite. Des légions innombrables d’abeilles bourdonnantes, de papillons aux ailes irisées et d’oiseaux aux plumages multicolores voletaient autour des fruits ; un immense feuillage, en cône inversé, se détachait au-dessus du tout, et se perdait dans l’infini.

La voix terrible résonna alors :

  • Femme, ta faute est irrécupérable ! Le poids de l’enfer dans sa totalité n’est pas parvenu à l’équilibrer. En extirpant le germe, tu as stoppé, dans son cours, la projection de la vie, dont l’origine est Dieu lui-même… Va donc avec Satan pour toute l’éternité.

 

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Un cri strident, vibrant, frappa de commotion la domesticité du palais. La demoiselle de compagnie, arrivée la première, trouva sa maîtresse dressée sur son lit et prise de violents spasmes nerveux. La guirlande suspendue au crucifix s’était rompue, et les fleurs gisaient éparses sur l’oreiller et la chevelure de la dame, la jeune fille s’exclama alors à demi-voix :

– Moi je le savais déjà ! Dormir avec des fleurs c’est comme dormir avec des morts. On fait d’horribles cauchemars.

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1Le terme « Irredencíon », le titre original, n’est pas reconnu en espagnol. Cependant, les mots « redencíon » et « condenación » existent et se traduisent respectivement par « rédemption » et « damnation ». Par ailleurs, en espagnol, le préfixe « ir- » marque la négation devant un mot commençant par « r ». J’ai donc choisi de suivre Baldomero Lillo pour la traduction du titre et d’ajouter le préfixe « ir- », qui marque lui aussi la négation en français, au terme « rédemption ». (NdT)

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