La Remorque de Baldomero Lillo

Remolque_N&B

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Malgré l'importance de cet auteur pour la littérature latino-américaine, sinon universelle, ce conte et bien d'autres n'ont jamais été traduit en français, j'ai donc voulu remédier à ce manque en traduisant et en éditant un recueil de 7 contes - sous licence creative commons pour que tout le monde puisse en profiter librement -, vous le retrouverez ici sous toutes ces formes.


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Croyez-moi messieurs quand je vous dis qu’il m’est difficile de parler de ces choses-là. Malgré le temps passé, ce souvenir m’est encore très douloureux.

Tandis que le narrateur se concentre sur soi-même pour fouiller dans sa mémoire, il y eut quelques instants de silence profond dans la cabine du brigantin. Sans l’oscillation légère de la lampe pendue au plafond noirci, nous nous serions crus sur la terre ferme et bien loin du Delfín1, ancré à un mile de la côte.

Soudain, le marin ôta la pipe de sa bouche, sa voix grave et posée résonna :

  • J’étais en ce temps-là un jeune garçon et je servais comme mousse à bord du San Jorge2, un petit remorqueur immatriculé à Lota3.

L’équipe se composait du capitaine, du timonier, du machiniste, du chauffeur et de votre serviteur, qui était le plus jeune de tous. Jamais il n’y eut sur un bateau aucun équipage plus uni que celui de ce cher San Jorge. Tous les cinq ne formions pas autre chose qu’une famille, dont le père était le capitaine et les autres, ses fils. Et quel homme, notre capitaine !

Il fallait voir comme tous nous l’aimions ! Plus que de la tendresse, c’était de l’idolâtrie que nous ressentions pour lui. Courageux et juste, il était la bonté incarnée. Il se réservait toujours les plus lourdes tâches, aidant chacun dans les leurs avec une bonne humeur que rien ne pouvait troubler. Combien de fois est-il venu vers moi, alors que je baissais les bras, presque mort, face à mes nombreuses tâches, pour me dire d’une joie aimable :

  • Allons mon garçon, repose-toi un moment pendant que je m’étire un peu les nerfs.

Et lorsque, assis sous la bâche, à l’abri du soleil ou de la pluie, je regardais le corps massif du capitaine, son visage bronzé, ses blondes moustaches légèrement blanchies par le temps et ses yeux bleus au regard aussi franc que celui d’un enfant, je sentais mon âme se remplir d’une douce et profonde tendresse au-delà de toute raison. J’aurais sacrifié ma vie sans hésiter une seconde pour le sauver d’un danger quelconque.

Le narrateur fit une courte pause, portant sa pipe aux lèvres et continua, après avoir lancé une volute de fumée épaisse :

  • Un jour, nous avons levé l’ancre à l’aube et nous avons mis cap sur l’île de Santa María.

    Nous remorquions une chaloupe pleine de bois, dans laquelle nous ramènerions le lendemain un chargement de peaux de lions de mer qui devait embarquer le matin suivant dans le transatlantique allant vers le Détroit4. La mer était d’un calme plat, le ciel, bleu, et l’atmosphère si transparente que nous pouvions apercevoir tout le pourtour du golfe de Arauco sans perdre le moindre détail.

Nous étions tous joyeux à bord du « San Jorge », et le capitaine plus que quiconque, car le patron de la chaloupe que nous remorquions n’était autre que Marcos, son cher Marcos qui, debout sur la poupe, pliant tel un roseau entre ses mains la longue perche de navigation, obligeait la masse pesante à suivre le sillage que laissait l’hélice du remorqueur dans les eaux bleues.

Marcos, fils unique du capitaine, était aussi l’un de nos amis, un joyeux et sympathique camarade. Jamais le proverbe « tel père tel fils » n’avait été si juste que pour ces deux êtres. Physiquement et moralement semblables, le fils était le portrait craché de son père, le garçon comptait deux ans de plus que moi, qui avais alors vingt et ans révolus.

Cette traversée fut délicieuse. Nous avons longé l’île par la face sud et, à midi, nous avions déjà mouillé dans la baie, terme de notre voyage. Une fois la chaloupe déchargée, après un travail pesant et laborieux, nous attendions la nouvelle cargaison qui, pour je ne sais quelle difficulté imprévue, n’était pas encore prête à embarquer. Cette situation mit le capitaine de très mauvaise humeur. En vérité, les raisons de s’énerver étaient multiples ; en effet, le temps si beau de la matinée avait brusquement tourné l’après-midi venu. Un vent de nord-ouest qui grossissait par instant, coupait la mer en la fouettant de ses rafales extrêmement violentes et, au large de la crique, les vagues se regroupaient en tourbillons d’écumes. Le ciel d’un gris ardoise, couvert de nuages bas qui bouchaient considérablement l’horizon, avait un aspect menaçant. Peu de temps après, la pluie se mit à tomber.

De fortes averses nous obligèrent à endosser nos cirés, tandis que nous commentions la bourrasque intempestive. Bien que le calme de l’océan et l’air raréfié nous avaient fait pressentir dans la matinée un changement de temps, nous étions cependant bien loin de nous imaginer une altération pareille. Si ce n’avait été pour l’impatience du transatlantique et les ordres péremptoires que nous avions reçus, nous aurions attendu que la violente tempête se calme, à l’abri de la crique.

Le chargement tant attendu arriva enfin et nous avons commencé à l’embarquer à toute vitesse, mais, bien que nous travaillions tous avec acharnement pour accélérer l’opération, elle ne se termina qu’à la nuit tombée, après un court crépuscule. Nous avons immédiatement levé l’ancre du remorqueur : nous pouvions distinguer à la poupe et sur les bancs de l’énorme et lourde chaloupe les silhouettes du patron et des quatre rameurs, se détachant comme des masses brouillées par la pluie et les copeaux d’écume, qu’un vent tempétueux arrachait de la crête des vagues.

Au début, tandis que nous étions à l’abri des falaises de l’île, tout se passa bien ; mais tout changea brusquement lorsque nous avons dû enfiler le canal pour entrer dans le golfe. Une rafale de pluie et de grêle nous fouetta la proue et emporta avec elle la toile de la bâche qui passa en m’effleurant le haut du crâne, pareille aux ailes d’un pétrel gigantesque, oiseau messager de la tempête.

À la voix du capitaine, accroché à la roue du gouvernail, le timonier et moi avons couru jusqu’aux écoutilles de la cabine et de la machine pour les couvrir hermétiquement d’épaisses toiles goudronnées.

J’étais à peine revenu à mon poste, près du treuil de remorquage, qu'une lumière blanchâtre brilla du côté de la proue et qu’une masse d’eau se brisa impétueusement contre mes jambes. Accroché à la barre, je résistais au choc de la vague qui fut suivie de deux autres, espacées de quelques secondes. Je crus un instant que tout était fini, mais la voix du capitaine qui criait en s’approchant du porte-voix de commandement : « En avant ! À toute vapeur ! » me fit voir que nous étions encore à flot.

La coque du San Jorge vibra tout entière et rechigna sourdement. L’hélice avait doublé ses rotations et les claquements du câble du remorqueur nous indiquèrent que la marche était sensiblement plus rapide. Durant un temps qui me parut extrêmement long, la situation demeura sans s’aggraver. Bien que la houle soit toujours très dure, nous n’avions pas embarqué de nouvelles vagues comme celles qui nous attaquèrent à la sortie du canal et le San Jorge, lancé à toute vapeur, se maintenait bravement dans la direction indiquée par les éclats lumineux du phare placé sur les hauteurs du promontoire dominant l’entrée du port. Mais ce calme relatif, cette trêve du vent et de l’océan, cessa lorsque nous nous sommes retrouvés, d’après nos calculs, au milieu du golfe. La furie des éléments déchaînés prit de telle proportion cette fois-ci, que personne à bord du San Jorge ne douta un seul instant de l’issue de la traversée.

Le capitaine et le timonier, accrochés à la roue du timon, maintenaient le cap, enfilant le vent du nord-ouest qui menaçait de se transformer en ouragan. À la proue, un éclair continu nous signalait que la marée furieuse grandissait en intensité, fatiguant la frêle embarcation qui, à chaque écart, parvenait péniblement à se redresser. Nous semblions naviguer entre deux eaux, et le danger de piquer de la proue était de plus en plus proche. Soudain, la voix du capitaine arriva à mes oreilles par-dessus le grondement de la bourrasque :

  • Antonio, fais attention au câble de remorquage.

  • Oui, capitaine – lui répondis-je; mais une rafale furieuse me coupa la parole, et m’obligea à détourner la tête.

La lanterne pendue derrière la cheminée lançait une faible lueur sur la coque du San Jorge, illuminant vaguement les silhouettes du capitaine et du timonier. Tout le reste, de la proue à la poupe, était submergé par les plus profondes ténèbres, et l’on ne distinguait de la chaloupe à l’autre bout du câble, à vingt brasses du remorqueur, que cette pâle phosphorescence renvoyée les vagues lorsqu’elles cognent un obstacle dans l’obscurité. Mais les claquements du câble tirant nous indiquaient clairement que le remorqué suivait nos eaux et, bien que nous ne puissions le voir, nous sentions qu’il était là, très proche de nous, enveloppé dans les ombres toujours plus denses de minuit.

Soudain, entre le grondement tumultueux de la bourrasque, je crus entendre un bruit sourd et persistant à tribord. Le capitaine et le timonier avaient dû le percevoir aussi, car je les vis, à la lumière de la lanterne, se retourner vers la droite et s’immobiliser, écoutant, semblait-il, l’étrange bruit avec une très grande attention. Quelques minutes passèrent ainsi et ces détonations sourdes, semblables à de lointains éclairs, grandirent et se multiplièrent de plus en plus, jusqu’au point où le doute ne fut plus permis : le San Jorge dérivé vers les hauts-fonds de la Pointe de Lavapié. Le fracas des vagues, roulant sur le banc de sable terrible et dangereux, noya bien vite de son écho terrifiant toutes les autres voix de la tempête.

Je ne savais pas ce que penseraient mes compagnons, mais moi, attaqué par une idée subite, je dis à voix basse, apeuré :

  • La remorque est notre perdition.

À cet instant précis, un éclair extrêmement vif déchira les ténèbres, et un cri d’angoisse unanime s’éleva du remorqueur et de la chaloupe :

  • Le banc, le banc !

Chacun avait vu, à l’instant où la décharge électrique s’était produite, se détachait une superficie blanchâtre parsemée de points noirs à trois ou quatre encablures à tribord du San Jorge. Les commentaires étaient inutiles. Nous comprenions tous parfaitement ce qui s’était passé. La grande surface que la chaloupe à moitié vide opposait au vent réduisait non seulement la marche du remorqueur, mais elle parvenait même à l’annuler totalement. Nous n’avions pas avancé de grand-chose depuis que nous étions sortis du canal, étant emporté par le courant jusqu’au banc que l’on croyait à quelques miles de distance. L’hélice multipliait en vain ses révolutions pour nous pousser vers l’avant. La force du vent était plus puissante que la machine, et nous dérivions lentement vers les bancs de sable dont la proximité mettait en nos cœurs une crainte effroyable. Il ne restait plus qu’une chose à faire pour nous sauver : couper sans perdre une minute le câble du remorqueur et abandonner la chaloupe à sa chance. Tourner en rond pour nous approcher de Marcos et de ses compagnons revenait à sombrer infailliblement à peine les vagues nous prendraient-elles par le flanc. Pour notre capitaine, le dilemme était terrible : ou nous mourrions tous, ou il sauvait son bateau en envoyant son fils vers une mort désastreuse.

Cette pensée me produisit tant de commotion que j’oubliais mes propres angoisses et ne pensais plus qu’à l’horrible lutte qui devait se livrer dans le cœur de ce père si tendre et si aimant. De mon poste, près du treuil, je voyais son ample silhouette se détacher de manière confuse sur la faible lueur de la lanterne. Accroché au bastingage j’essayais de deviner à ses mouvements, si, en plus de cette alternative, il parvenait à en voir une autre qui serait notre salvation. Qui sait si une manœuvre audacieuse, une aide inespérée ou la brusque retombée du vent de nord-ouest n’amènerait pas un terme heureux à nos angoisses !

Mais, toute autre manœuvre que maintenir la proue face au vent aurait été insensée et de là-bas, dans les ténèbres, nulle aide ne pouvait arriver. Quant à la bourrasque, rien, pas le moindre signe ne laissait présager que sa violence diminuerait. Au contraire, la furie de la tempête augmentait toujours plus. Le grondement du tonnerre mêlait ses roulements assourdissants aux hurlements des brisants, et l’éclair déchirant les nuages menaçait d’incendier le ciel. À la lumière aveuglante des décharges électriques, je vis comment le banc semblait venir à notre rencontre. Plus que quelques instants avant que le San Jorge et la chaloupe n’aillent cahoter au-dessus du tourbillon.

Alors, dominant le vacarme assourdissant, on entendit la voix tonitruante du capitaine qui criait dans le porte-voix de commandement :

  • Charger les valves !

Une trépidation sourde m’annonça un instant plus tard que l’ordre avait été exécuté. L’hélice devait tourner vertigineusement, car la coque du remorqueur gémissait comme si elle allait se désagréger. De mon côté, je regardais le capitaine aller de long en large et je devinais son infini désespoir en voyant que tous ses efforts ne servaient à rien, sinon à retarder pour quelques minutes la catastrophe.

L’écoutille de la salle des machines se souleva et la tête du machiniste apparut à travers l’orifice. Une rafale emporta sa casquette et fit tourbillonner la chevelure grise sur son front. Accroché à la main courante, il resta immobile un moment, tandis qu’un éclair éblouissant déchirait les ténèbres. Un simple coup d’œil lui suffit pour se rendre compte de la situation, et, forçant la voix pour couvrir cette foire infernale, il cria :

  • Capitaine, nous allons droit vers le banc !

Le capitaine ne répondit pas, mais s’il le fit, sa réponse ne parvint pas à mes oreilles. Une minute d’expectative passa ainsi, elle me sembla interminable. Une minute que le machiniste utilisa, sans doute, pour chercher un moyen d’éviter l’imminence du désastre. Mais il dut trouver le résultat de cet examen si effrayant que, à la lumière de la lanterne suspendue au-dessus de sa tête, je vis son visage se décomposer et prendre une expression de peur indicible lorsqu’il cloua ses yeux sur son vieux camarade, que le conflit entre son amour de père et le devoir impérieux de sauver le navire confié à son honneur, maintenait anéanti, fou de douleur, à côté de la roue du gouvernail.

Quelques secondes passèrent : le machiniste avança de quelques pas le long du bastingage et se mit à parler, forçant la voix, de manière énergique. Mais, le fracas de la bourrasque était tel, que seuls des mots vagues et des phrases incohérentes me parvenaient… résignation… volonté de Dieu… honneur… devoir…

Je n’entendis parfaitement que la fin de la harangue :

  • Ma vie importe peu, mais vous ne pouvez-pas capitaine, faire mourir ces garçons.

L’ancien parlait de moi, du timonier et du chauffeur, dont la tête apparaissait parfois par l’ouverture de l’écoutille.

Je n’ai pas pu savoir si le capitaine répondit ou non à l’appel de son vieil ami, parce que le rugissement des vagues qui balayaient le bateau se mêla à cet instant avec le grondement violent d’un éclair. Je crus que ma dernière heure avait sonné, nous allions toucher fond d’un instant à l’autre, et je commençais à balbutier une prière quand une voix, que je reconnus comme celle de Marcos, s’éleva dans les ténèbres, du côté de la poupe. Bien que très faibles, j’entendis distinctement ces paroles :

  • Père, coupez le câble, vite, vite !

Un froid tremblement me secoua des pieds à la tête. Nous arrivions à la fin du combat et nous allions être renversés et avalés par le gouffre bouillant d’un instant à l’autre. Le visage de Marcos m’apparut comme celle d’un héros. Tout espoir perdu, la force de caractère dont il faisait preuve dans cette transe me fit venir les larmes aux yeux. Valeureux ami, nous ne nous reverrons plus maintenant !

Le San Jorge, assailli par les vagues furieuses, commença à danser une folle sarabande. Comme un yorkshire entre les dents d’un dogue, il était secoué de la proue à la poupe et de bâbord à tribord avec une violence formidable. Quand l’hélice tournait dans le vide, le bateau grinçait de telle manière qu’on aurait cru qu’il allait totalement se désagréger en mille morceaux. Aveuglé par la pluie qui tombait torrentiellement, je restais accroché au treuil quand la voix de stentor du machiniste me frappa comme un éclair :

  • Antonio, prends la hache !

Je me retournais vers la roue du timon et une masse confuse qui s’y agitait me fit sortir de ma stupeur. Je devinais plutôt que je ne vis dans ce groupe le capitaine et le vieux se battant à bras raccourcis sur le pont. J’aperçus soudain le machiniste qui, débarrassé de son adversaire, s’élançait vers la poupe en criant :

  • Antonio, coupe ce câble, vite, vite !

Je me penchais presque inconsciemment, et, soulevant le couvercle de la boîte à outil, j’attrapais la hache par le manche, mais, alors que je me préparais, bras levé, à abattre le coup, la lumière d’un éclair me montrant dans cette attitude accusatrice, révéla mon propos à l’équipage de la remorque.

J’entendais une clameur furieuse :

  • Le câble, ils vont le couper ! Assassins ! Maudits ! Non, non… !

Moi pendant ce temps, poussé par ces cris et anxieux d’en finir une bonne fois pour toutes, j’abattais sur le câble des coups furibonds, jusqu’à ce que soudain, quelque chose comme un tentacule, s’enroula dans mes jambes avec un claquement sourd et me tira à plat ventre sur le pont. Je me relevais au moment où le machiniste disparaissait à travers l’écoutille, après avoir crié au timonier :

  • Poupe vers le phare, mon garçon !

Je cherchais du regard le capitaine et je distinguais sa silhouette près du treuil de remorquage. Il ne lui fallut qu’une seconde pour prendre le morceau coupé du câble et lancer un cri déchirant : « Marcos, Marcos ! », il s’appuya sur le bordage, se balançant dans le vide. J’eus à peine le temps de l’agripper par une jambe et de l’arracher à l’abîme avant de rouler avec lui sur le pont et de commencer une lutte désespérée au milieu des ténèbres. Nous nous débattions en silence : lui pour se libérer, moi pour le tenir calme. Dans d’autres circonstances le capitaine m’aurait jeté comme une plume, mais il était blessé et la perte de sang l’avait affaibli. Sa tête avait dû choquer contre un fer quelconque au cours de son combat contre le machiniste, parce que je crus sentir à plusieurs reprises un liquide chaud goutter de sa chevelure quand nos visages se touchaient. Il cessa tout à coup de se débattre et nous sommes restés un instant immobiles, les épaules appuyées au bordage. Il commença à geindre subitement :

  • Antonio, mon fils, laisse-moi rejoindre mon Marcos.

Et comme j’éclatais en sanglots, il poursuivit s’exaltant graduellement :

  • Mauvais, j’ai senti les coups de haches, mais ce n’était pas le câble… tu entends ? Ce que le fil de ta hache trancha : non, non… C’était son cou, son cou que tu tranchas, bourreau !

    Ah, tu as les mains rougies par le sang… ! Va-t’en, ne me salis pas, assassin !

J’entendis un grincement de dents furieux et il se jeta sur moi en lançant des hurlements féroces :

  • C’est ton tour maintenant… ! Au banc, au banc !

La folie avait redonné ses forces au capitaine et, me faisant perdre pied, il me lança en l’air comme une paille. J’eus, le temps une seconde, la vision de la mort, fatale et inévitable, quand une vague abordant le San Jorge par la proue se précipita jusqu’à la poupe comme une avalanche, nous renversant avant de nous traîner tout le long du pont.

Mes mains, dans la chute, rencontrèrent quelque chose de dur et de cylindrique à laquelle je m’accrochais de toutes mes forces. Ce tourbillon passé, je me trouvais accroché des deux mains au morceau de câble du remorqueur ; quant au capitaine, il avait disparu.

À cet instant, la porte de la cabine s’ouvrit et le pilote du Delfín apparut au travers.

  • Capitaine – dit-il -, la marée est haute maintenant. Nous levons l’ancre ?

Le capitaine fit un signe d’acquiescement et nous nous sommes tous mis debout. Le temps de retourner à terre était venu et tandis que nous nous approchions de l’échelle pour descendre vers le bateau, notre ami nous dit :

  • Le reste de l’histoire n’a pas d’importance. Le San Jorge se sauva, et moi, le jour suivant, j’embarquais comme mousse à bord du Delfín. Quinze ans sont déjà passés… Je suis votre capitaine maintenant.

 

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1Dauphin

2Saint George

3Lota est la ville natale de Baldomero Lillo

4Diminutif du Détroit de Magellan

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


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Posté par cazueladepolo à 09:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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Quilapan de Baldomero Lillo

 

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campo+reja_N&B

 

Quilapán, nonchalamment étendu sur l’herbe devant son rancho1, relique de son héritage, contemple, le regard rêveur, la montagne lointaine, le ciel bleu, le fleuve qui, comme un serpent argenté, se cache de temps en temps derrière les branchages obscurs des ravins avant de réapparaître plus loin sous le sombre portique, enveloppé par le voile blanc de la brume matinale, telle une fiancée sortant du temple.

Accoudé sur le sol, son large visage cuivré entre les mains, il pense, il rêve. Dans son âme nébuleuse de sauvage flottent de vagues souvenirs de traditions, de légendes lointaines qui évoquent dans son esprit la vision floue de la race, propriétaire unique de la terre, dont l’extension libre et dilatée n’était pas encore interrompue par les fossés, les routes et les clôtures.

Une ombre de tristesse éteint l’éclat de ses pupilles et assombrit l’expression mélancolique de son visage. Il ne reste plus de l’immense patrimoine de ses ancêtres que la portion mesquine / congrue de cette colline : un hectare de terrain enclavé entre l’hacienda immense, comme un îlot au milieu de l’océan.

Puis, à la vue de la barrière détruite, des herbes et des broussailles qui recouvrent son bien, lui reviennent en mémoire les incidents et les escarmouches de la guerre qui l’oppose au patron, l’opulent propriétaire de l’hacienda, en vue de conserver le dernier reste de patrimoine transmis par ses ancêtres.

Que d’assaut avait-il subi et résisté ! Que de moyens de séduction, d’intrigues et de coup-bas pour lui arracher une promesse de vente !

Mais toutes ces tentatives fracassèrent contre son opposition tenace à se défaire de ce morceau de terre qui l’a vu naître, où le soleil toaste la peau tannée à l’heure de la sieste et d’où la vue découvre de si beaux et de si vastes horizons.

Vendre, aliéner… ! Ça, jamais ! Car, si l’argent s’en va sans laisser de trace, la terre, elle, est éternelle et ne nous abandonne jamais. Comme une mère aimante, elle nous soutient durant la vie et, la mort venue, ouvre ses entrailles pour nous recevoir.

Or, le harcèlement dont il était victime, ne faisait rien d’autre qu’augmenter son attachement pour le petit terrain dont la propriété lui était plus chère que ses femmes, que ses enfants, que sa propre vie même.

La hutte délaissée s’élevait dans son dos. À l’intérieur, deux femmes enroulés dans de vieux chamales2 attisent les flammes vacillantes du foyer. Les vagissements du loupiot dominent les crépitements sourds des fagots secs et, dehors, dans un coin du rancho, un enfant de dix ans, vêtu selon l’usage indigène, s’amuse à tirer sur la queue et les oreilles d’un mâtin décharné qui, étendu sur son flanc, somnole au soleil, les pattes étirées.

La matinée avance. Tandis que les femmes travaillent avec diligence aux tâches domestiques et que le garçon tourne autour du décharné Pillán, le père reste allongé sur l’herbe, absorbée dans une contemplation muette. Ses yeux se fixent de temps à autres sur la lointaine maison de l’hacienda, dont le toit rouge se montre là-bas, en bas, entre les branchages des saules et les cimes des peupliers.

Légèrement sur la droite, on aperçoit de nombreux cavaliers regroupés dans le patio fermé par de grosses pierres de taille. Les étriers argentés et les ciselures compliquées des mors et éperons brillent comme des charbons ardents dans l’intense clarté du jour.

Le patron, monté sur un cheval à la robe pie noire, se trouve au centre du groupe. Sans savoir pourquoi, Quilapán ressent une certaine inquiétude à la vue de ces cavaliers, inquiétude qui ne fait que s’accentuer quand ils se mettent en mouvement, avant de s’éloigner de la route pour marcher directement sur lui. Sa méfiance augmente encore d’un cran lorsqu’il distingue de sa vue d’aigle, logées dans l’arçon des montures, les haches de cavaliers dont les fils droits lancent des éclairs sous la lumière du soleil.

L’expression de son visage a brusquement changé. Ses pommettes ont viré au rouge et ses solides mâchoires se sont entrechoquées de fureur. Le regard enflammé, il a ramassé sont corps élastique et s’est relevé d’un seul bond.

Pendant ce temps, la cavalcade, composée d’une vingtaine de cavaliers, s’approchait rapidement de la propriété de Quilapán. Don Cosme, le patron, chevauchait en tête du groupe.

José, le majordome, se trouvait à ses côtés. Tous deux parlaient à voix basse, confidentiellement.

Le maître supportait plutôt bien ses cinquante ans révolus.

Très corpulent, l’abdomen proéminent, il possédait une force herculéenne, était un cavalier consumé et maniait le lasso aussi adroitement que le plus habile de ses vaqueros3.

Fils de paysan, il hérita de ses parents une petite propriété au milieu d’une réserve indigène. À l’image de l’ensemble des propriétaires blancs, il croyait sincèrement que l’appropriation des terres de ces barbares qui, dans leur indolence, ne savaient même pas la cultiver ou la défendre, était une œuvre méritante en faveur de la civilisation. Tenace et infatigable, extrêmement habile dans les manœuvres lui permettant d’arriver à ses fins, son héritage proliféra pour devenir l’une des propriétés les plus importantes du district. Quilapán, inquiet et méfiant, vit de jour en jour les barbelés du seigneur se rapprocher de la hutte, en se demandant où ils s’arrêteraient. Jusqu’au jour où un incident malheureux attira sur don Cosme la colère d’un haut fonctionnaire de justice qui l’empêcha de terminer son entreprise.

La prudence l’avait alors obligé à parlementer avec son voisin. Il épuisa tous les recours de son ingéniosité si utile pour acquérir d’une manière ou d’une autre la misérable propriété. Mais le propriétaire têtu, enfermé dans un refus obstiné, n’écouta aucune de ses propositions. Ce contretemps remplit d’amertume l’âme du grand propriétaire terrien. Il voyait ce morceau de terre enclavé au milieu des siennes comme une verrue, quelque chose de l’ordre de l’affront en vers la magnifique propriété. Tous les matins, au saut du lit, la première chose qui lui blessait le regard à travers les vitres était le toit odieux du rancho qui se détachait, noir et provoquant comme une tapisserie dorée, au-delà des champs fertiles. Il serrait alors les poings et blanchissait de rage, en proférant contre l’indien de terribles menaces.

Mais , un jour, don Cosme reçu une nouvelle qui l’emplit d’une joie immense. Ce fonctionnaire de justice qui n’appréciait pas sa personne venait d’être muté ailleurs et l’on avait nommé à sa place un ancien camarade avec lequel il avait déjà fait, en d’autres temps, des affaires quelque peu difficiles.

Après s’être frotté les mains de plaisir, don Cosme s’approcha de la fenêtre et, montrant le poing au rancho si détesté, il s’exclama :

  • Tu vas voir, chien sauvage, comme je vais te régler ton compte maintenant !





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* *



Ce qu’ignorait Quilapán ce matin-là, en voyant s’approcher la chevauchée hostile, c’était que son ennemi était revenu à l’hacienda l’après-midi d’avant avec, dans son sac, une copie de l’écriture de vente qui le rendait propriétaire du lot de terrain tant convoité. La signature au pied du document se composait de deux traits en forme de croix, laquelle avait été apposée en toute naïveté par l’indien Colipé, en échange d’une bouteille d’eau de vie.



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* *



La barrière une fois détruite à coups de sabots, le grand propriétaire terrien et ses gens s’étaient approchés du rancho, l’indigène et sa famille formaient déjà une troupe devant l’ouverture de la porte. Debout sur le seuil, son visage fier blanc de rage, Quilapán les regarda avancer sans desserrer les lèvres.

Les cavaliers s’arrêtèrent en demi-cercle, laissant don Cosme au milieu. Celui-ci dit à son majordome en faisant avancer de quelques pas le beau pie noire :

  • Lisez, José.

Le vieux serviteur, calmant son brillant cheval d’un « ola » sonore, sortit de sous le tapis de selle un papier soigneusement plié puis, le dépliant, il lut d’une voix nasillarde et maladroite une écriture d’achat-vente.

Alors que le paysan lisait, don Cosme savourait en lui-même sa vengeance avec délice. Il ruminait entre ses dents sans éloigner son regard du visage haineux qu’il avait en face de lui.

  • Enfin tu me payes toutes tes offenses, canaille !

Quilapán écouta la lecture du document sans rien comprendre. Une seule idée pénétra son cerveau obtus : un danger le menaçait et il lui fallait le conjurer.

C’est pourquoi, lorsque don Cosme cria aux siens en leur signalant le rancho :

  • Les gars, démontez-moi cette poubelle et foutez-la par terre – deux éclairs jaillirent des yeux de l’indien. Il fit un pas en arrière et se délesta de l’encombrant poncho d’un mouvement rapide. Une seconde plus tard, il se planta devant la porte, une lance à la main. Le corps bronzé, dénudé jusqu’à la ceinture, les muscles des bras nerveux tendus comme des cordes, la tête découverte et la face convulsionnée de colère formaient un tel ensemble de solidité et de résolution que les gars restèrent immobiles un instant, le regardant avec méfiance, apeurés par la fierté de sa posture.

Mais cette indécision ne dura pas longtemps. Ceux qui portaient les haches mirent pied à terre et, s’approchant du rancho, entreprirent immédiatement leur tâche de démolition.

Le plan des assaillants était d’ouvrir une brèche dans les murs de la hutte pour attaquer l’entêté par-derrière et, après s’être emparé de lui et de sa famille, mettre à terre la maison sans attendre. La fragile construction trembla toute entière dès les premiers coups de haches. La terre des parois se détachaient par gros morceaux qui rebondissaient sur le sol en soulevant des nuages de poussière. Face à ce désastre, les femmes, qui étaient restées immobiles inactives jusqu’alors, s’armèrent des tisons du foyer et se préparèrent à résister en lançant des cris de guerre, couvrant le dos de leur seigneur et maître4. Même le petit Pancho, attrapant le bâton de chêne qui lui servait de cheval de bataille durant ses après-midi de jeu, excitait Pillán de ses cris, le lâche Pillán qui se contentait d’aboyer sans bouger, recroquevillé dans son coin la queue entre les jambes. Cette précaution était due à Pluton, l’énorme chien de chasse de don Cosme, qu’il apercevait au loin, entre les membres des chevaux.

Pendant ce temps, Quilapán, armé d’un long colihue5 coiffé d’une pointe en fer rouillée qui lui servait de lance, semblait s’être enraciné dans le sol. La fierté de son attitude et les flammes qui jaillissaient de ses yeux lui donnaient l’aspect coléreux de ce Caupolicán, son ancêtre légendaire.

Mais, lorsque don Cosme répéta à ses métayers perdant courage pour les troisième et quatrième fois :

  • Vamos, hombres, approchez-vous ! N’ayez pas peur de cet épouvantail ! – l’indien, détendant à l’improviste ses jarrets de fer, bondit en avant et se précipita sur son ennemi, la tête baissée et la lance droite.

L’agression fut si vive que ni le maître ni les serviteurs n’eurent le temps de l’éviter ; cependant, le brillant animal monté par le grand propriétaire terrien, voyant venir l’avalanche, se cabra brusquement sur son arrière-main. Ce mouvement sauva don Cosme. Le coup qui lui était destiné blessa l’animal à l’encolure, dans laquelle le fer plongea sur toute la longueur, et le manche se rompit.

La brute recula de quelques pas, plia l’arrière-main et se laissa tomber sur le flanc. Les paysans se précipitèrent pour aider leur patron et le libérèrent du poids qui lui opprimait la jambe droite. Abruti par la méchante chute, il resta quelques minutes près du cheval moribond, couché contre la monture, sans se rendre vraiment compte de ce qui se passait tout autour de lui.

Après une lutte terrible et alors que l’animal se cognait la tête contre l’herbe ensanglantée dans des râles d’agonie, Quilapán, essoufflé par le nombre, a été mis à terre et solidement attaché par les mains.

Les femmes qui s’étaient lancées dans la bataille en distribuant morsures et griffures aux agresseurs, abandonnèrent le champ en entendant quelqu’un crier :

  • À bas les chamales ! Déshabillez-les ! Déshabillez-les !

Cette menace que la femme craint plus que le décès, les tenait éloignées à une certaine distance, mais elles n’arrêtaient pas pour autant de vociférer, telles des possédées, toutes sortes de conjurations et de malédictions.

La première impression passée, ceux qui maniaient les haches avaient vigoureusement repris leur tâche. Une fois la charpente qui le soutenait coupée, le rancho s’était effondré et le feu de l’âtre, s’étendant jusqu’au toit de paille, convertit en quelques instants l’inflammable construction en bûcher.

À l’effondrement de la hutte suivit une scène qui amusa grandement les paysans. Pillán, qui était resté caché dans son coin, entendant le coup de tonnerre provoqué par l’hécatombe, sortit comme un boulet de sa cachette et s’élança à travers champ suivit de près par Pluton qui s’approchait rapidement de son arrière-train. Mais le fugitif dut revenir sur ses pas, acculé par les cavaliers. Il parvint à échapper à son poursuivant durant quelques instants, avant de se réfugier d’un saut sur un gros tronc d’arbre. Pluton, se voyant ainsi moqué, commença à bondir tout autour. Voyant cela, le petit, plein de courage et le bâton levé, courut défendre son compagnon de jeux. Le dogue, surpris par ce brusque assaut, se retourna contre l’enfant, le fit tomber par terre et lui cassa le bras d’un coup de mâchoire. Quelques cavaliers se portèrent à son secours mais, avant que cette aide n’arrive, Pillán, le squelettique Pillán, abandonnant le refuge où il se trouvait, apeuré et tremblant, quelques instants auparavant, se laissa tomber sur Pluton pour lui agripper l’oreille.

Le combat des canidés absorba totalement l’attention des cultivateurs, tandis que la mère emportait son enfant en essayant de calmer par des baisers, ses cris de douleur désespérés. Le dogue corpulent remuait furieusement son énorme tête pour attraper son adversaire, mais il lui était impossible d’y parvenir, malgré ses efforts enragés. Pilla, qui comprenait l’avantage de sa situation, serrait les mâchoires comme des tenailles. Soudain, comme un tissu qui se déchire, une partie de l’oreille se détacha, laissant un lambeau sanguinolent dans les crocs du mâtin. Le combat se termina en une seconde : Pluton, vif comme l’éclair, saisi son ennemi par la gorge et le secoua dans les airs comme une guenille. La scène perdit alors tout intérêt et les paysans se disséminèrent pour mettre fin au labeur qui les avait amenés ici. Tandis que les uns attisaient le feu pour que les flammes consument les derniers restes du rancho, les autres faisaient tomber les clôtures pour effacer tout vestiges de la ligne de démarcation.

Don Cosme restait assis sur l’herbe, empêché qu’il était de bouger par son membre meurtri. S’étant dépouillé de la guêtre lustrée, il se frictionnait doucement la partie douloureuse des deux mains, en lançant des bruits sourds de temps en temps.

Le corps blanc et noir du cheval, le cou étiré et les pattes rigides, gisait devant lui. Quilapán se détachait sur sa droite tandis que l’on apercevait plus loin, près du tronc d’arbre, un groupe immobile : à côté de Pillán se trouvait la silhouette du dogue qui, assis sur ses pattes arrières, observait attentivement sa victime, prêt à l’étouffer au moindre essai de résurrection.

Après avoir terminé la démolition de la clôture, les métayers s’approchèrent du cheval et commencèrent à lui quitter ses harnais. Le maître contemplait l’opération les larmes aux yeux. Un fleuve de sang s’était échappé de la profonde blessure et le bel animal, couché immobile sur un flanc, provoquait chez les cultivateurs des exclamations peinées, accompagnées d’une série de phrases formant un panégyrique (des qualités) du défunt :

  • Quel bon cheval le pie noir !

  • Et si docile !

  • Quelle bonne bouche !

  • Et dire que sans lui on aurait p’tet pris le deuil pour le patron !

Sur cette dernière phrase, don Cosme se remit debout et ordonna à son majordome :

  • José ! Apporte-moi ton cheval !

Les yeux étaient pleins de larmes quand le patron prit place sur sa nouvelle monture. Après s’être affirmé sur les étriers, il détacha le lasso tressé qui pendait de l’arçon de la monture et, laissant tombé une partie de la corde au pied d’un jeune vaquero, il lui dit, montrant d’un geste Quilapán :

  • Antonio, passe-lui le lasso !

Le garçon prit l’extrémité de la corde et s’approcha du prisonnier. Mais, alors qu’il s’inclinait pour accomplir l’ordre, il fut pris d’un doute :

  • Par le cou, patron ?

  • Non, par les pieds.

Mais, à peine avait-il prononcé ses mots qu’il reprit la corde.

Une nouvelle idée lui avait traversé l’esprit.

Il prépara rapidement un nœud étroit et ordonna énergiquement quand il fut prêt :

  • Détachez-le !

Cet ordre fut pris avec étonnement mais deux des paysans l’exécutèrent rapidement. Quilapán, libéré de ses attaches, se releva comme un ressort. Les bras croisés, il posa tout autour de lui son regard provoquant, fier, chargé de haine, de mépris, de rancœur.

Il chercha l’endroit où s’était dressé le rancho. À la vue de la colonne de fumée qui montait du tas de cendre, dernier vestige de la demeure, sa fureur sauvage éclata de nouveau et il se jeta comme un éclair sur l’une des haches qui se trouvaient près de lui ; mais don Cosme, qui n’espérait que cet instant, lui lança de travers le nœud qui lui prit les deux jambes à hauteur des chevilles.

Stoppé par le violent coup sec qui le fit tomber à plat ventre sur l’herbe, Quilapán sentit qu’on le traînait subitement sur le sol raboteux, de plus en plus vite.

Le terrain, légèrement ondulé et couvert de broussailles dans lesquelles le corps de l’indien ouvrait un large sillon, s’étendait librement jusqu’à la route.

Don Cosme galopait devant, guidant la corde tendue de la main droite tandis que, plus en retrait, l’escorte des paysans fermait la marche sur deux files. Le soleil, très haut sur l’horizon, jetait sur les champs le blanc rayonnement de sa torche éblouissante. Dans le dos des cavaliers, une clameur lointaine se répétait, indiquant la présence des femmes qui, leurs enfants sur les épaules, courraient derrière le cortège.

Quilapán, étalé sur le ventre, avait ressenti dès le début cette étrange sensation de la terre qui le fuyait. Sa terre bien aimée lui glissait sous le corps dans une course vertigineuse, l’éraflant au passage, et lui arrachait de ses griffes cruelles sa chair de réprouvé. Devenu fou, il avait alors planté ses ongles pour essayer de retenir la fugitive. Ses mains crispées arrachaient l’herbe par poignées et ses doigts laissaient de profondes rides dans la terre humide. Mais tout était vain ; alors que les champs fuyaient toujours plus vite, son visage et son buste se transformaient petit à petit en une plaie sanglante , fouetté par les brins d’herbes flexibles. Ses yeux cessèrent soudain de voir, ses mains de se saisir des obstacles et il s’abandonna, comme un tronc insensible, à cette force qui l’arrachait si brutalement de son foyer et à laquelle il ne lui était pas donné de résister.

Des cris confus interrompaient parfois le silence :

  • Laisse, Pluton, lâche-le !

Le dogue, excité par la course, se jetait parfois sur cette masse sanguinolente, y clouant ses crocs en de rapides morsures.

Don Cosme retint brusquement sa monture et se retourna. Ils se trouvaient maintenant sur le chemin poussiéreux inondé de soleil. L’un des cavaliers mit pied à terre et détacha la corde, le regard fixé un instant sur le corps de Quilapán.

Devant l’attitude du métayer, le patron, enroulant tranquillement son lasso, demanda plein d’ironie :

  • Qu’est qui se passe Pedro, il est mort ?

L’interpellé se redressa et répondit d’un ton moqueur :

  • Mort, monsieur ? Allons donc, ces démons ont sept vies, comme les chats.

La voix du majordome résonna :

  • Regarde si l’a pas d’blessures.

  • L’a rien, à peine que’ques écorchures. Mais maint’nant i fait l’mort, comme le jeune taureau sauvage qui s’obstine quand i sent l’lasso. Vous allez voir comment y s’relèvera quand on va l’laisser tout seul et qui s’élancera comme un cerf.

Puis, pour prouver ses dires, il ajouta prenant un ton résolu :

  • Vous voulez, votre honneur que j’le r’lève à coup de cravache ?

Don Cosme, qui avait terminé d’enrouler le lasso, voulut donner une leçon de clémence à ses serviteurs. Vu la magnitude du crime, la punition lui semblait insignifiante, mais il se proposa de leur démontrer que, le cas échéant et malgré sa sévère rectitude, il pouvait être noble, généreux et magnanime.

Il regarda un instant le corps inanimé de l’indien et dit sur un ton conciliant :

  • Laisse-le pour l’instant. Sonné comme il est, il ne sentirait pas les coups.

Puis, tirant sur les rênes, il partit au galop sur le ruban rouge et dilaté de la route.

Quilapán vagua alentours, comme un fantôme, durant quelques jours. Don Cosme avait donné l’ordre à ses métayers de le chasser à coups de fouet s’il avait l’audace de pénétrer dans l’hacienda, mais l’occasion ne s’était pas présentée, car l’indigène restait toujours en dehors des limites interdites.

On le voyait à toutes heures étendu sur l’herbe ou blotti sous un arbre, le visage tourné vers la colline, cette terre qui était la sienne et sur laquelle il ne pouvait poser le pied.

Un matin, l’aube s’éclaircissant, don Cosme venait à peine d’abandonner son lit qu’on lui annonça la présence de son majordome. Il le fit immédiatement entrer dans son bureau. Une expression mal dissimulée de plaisir régnait sur la figure du vieux serviteur. Il s’approcha du grand propriétaire terrien et lui murmura quelques mots à voix basse.

Don Cosme se redressa brusquement dès la première phrase et demanda les yeux pétillants :

  • Tu es sûr ?

  • Oui monsieur, totalement sûr, n’ayez aucun doute.

Quelque temps plus tard, le maître et le valet galopaient à brides abattues à travers les herbages, échangeant entre eux des phrases rapides.

  • Alors il est mort ?

  • Et bien mort, monsieur. Quand je l’ai vu, j’ai cru qu’il dormait… Je lui ai mis quelques coups de fouet et, comme il ne bougeait pas, j’ai mis pied à terre.

Il avança au pas jusqu’à l’endroit où s’était élevé le rancho.

Sur les décombres brûlés, au-dessus des cendres, se trouvait le cadavre de Quilapán, à plat ventre. Les bras ouverts, il semblait se saisir de ce sol dans une prise de possession désespérée.

Sur un signal du grand propriétaire terrien, le majordome mit pied à terre et, prenant le mort par la main pour le mettre / et l’allongea sur le dos, tandis qu’il affirmait résolument :

  • Vous pouvez être sûr, monsieur, qu’il s’est laissé mourir de faim. Ces chiens d’infidèles sont si prétentieux !

Don Cosme détourna les yeux du cadavre avec dégoût et passa un regard distrait sur le panorama lumineux des champs qui se réveillaient en grattant l’enveloppe brumeuse de l’aurore avec des bâillements somnolents. Entre les déchirures et les lambeaux de la brume, surgissaient les vallées, les prairies, le profil courbé des collines et les lignes noires et sinueuses des ravins.

Dressé sur sa monture, il examina longuement l’horizon alentour, sans apercevoir une seule fois le cône abominable des rucas6 indigènes s’élever dans la solitude des champs. Sa poitrine puissante aspira avec force l’air embaumé qui montait des plaines humides. Il avait extirpé de la terre la race maudite et son visage s’illumina de plaisir.

La voix éraillée du majordome résonna tout à coup dans le silence.

  • Qu’est-ce qu’on fait de ça, monsieur ?

Don Cosme répondit alors d’un ton calme et imprégné d’une sereine douceur que le vieux serviteur ne lui avait jamais connu :

  • Creuse un trou et jette cette charogne à l’intérieur… Elle servira pour fertiliser la terre.

 

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1« Cabane rustique, cahute dressée en plaine ou en montagne dans un lieu solitaire », source http://www.cnrtl.fr

2Pluriel de Chamal : Couverture traditionnelle utilisée pour se couvrir par les femmes du peuple précolombien Mapuche. Les Mapuches vivent au Chili et en Argentine, ils sont originaires de la Pampa et la Patagonie.

3« Bouvier, conducteur de troupeaux de bœufs ou de taureaux de combat en Espagne et en Amérique du Sud ». Source: http://www.cnrtl.fr

4En réalité, cette conception patriarcale du mariage ne figure pas dans la culture mapuche ?

5Plante de la famille des graminées endémiques du Chili.

6Tente traditionnelle des Mapuches

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Malgré l'importance de cet auteur pour la littérature latino-américaine, sinon universelle, ce conte et bien d'autres n'ont jamais été traduit en français, j'ai donc voulu remédier à ce manque en traduisant et en éditant un recueil de 7 contes - sous licence creative commons pour que tout le monde puisse en profiter librement -, vous le retrouverez ici sous toutes ces formes.


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Les neiges éternelles de Baldomero Lillo

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Malgré l'importance de cet auteur pour la littérature latino-américaine, sinon universelle, ce conte et bien d'autres n'ont jamais été traduit en français, j'ai donc voulu remédier à ce manque en traduisant et en éditant un recueil de 7 contes - sous licence creative commons pour que tout le monde puisse en profiter librement -, vous le retrouverez ici sous toutes ces formes.


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OR_N&B

 

 

À ma chère nièce,

Mariita Lillo Quezada

 

Ces anciens souvenirs restaient très vagues. Blanche, plume de neige, avait virevolté au-dessus des pics et des monts venteux jusqu’à ce qu’une rafale la fouette et la colle sur l’arête d’une roche, où un froid terrible la solidifia subitement. Là, elle passa de nombreuses et interminables heures, prisonnière. Son immobilité forcée l’ennuyait terriblement. Elle enviait le passage des nuages et le vol des aigles, et quand le soleil parvenait à rompre la masse de vapeur qui enveloppait la montagne, elle implorait d’une petite voix tremblotante :

  • Oh, père soleil, arrache-moi de cette prison ! Rends-moi la liberté !

Elle réclama tant qu’un matin le soleil, compatissant, la toucha d’un de ses rayons faisant vibrer ses molécules. Pénétrée par une douce chaleur, elle perdit alors sa rigidité et son immobilité puis, comme une sphère de diamant minuscule, elle roula tout le long de la pente vers un ruisseau dont les eaux troubles l’enveloppèrent et l’entraînèrent dans leur chute vertigineuse à travers les flancs de la montagne. Elle roula ainsi de cascade en cascade, tombant sans cesse, jusqu’à ce que le ruisseau s’arrête soudain brusquement, après avoir plongé dans une faille. Cette étape n’en finissait pas. Soumise à une profonde obscurité, elle glissait au sein de la montagne comme à travers un filtre gigantesque…

Alors qu’elle se croyait déjà enterrée pour le restant de ses jours, elle surgit enfin un beau matin sous la voûte d’une grotte. Elle glissa, pleine de plaisir, tout au long d’une stalactite et, suspendue à son extrémité, elle regarda un instant l’endroit où elle se trouvait.

Cette grotte ouverte dans la roche vive était d’une beauté merveilleuse. Elle était illuminée par une clarté étrange et fantastique, donnant à ses murs des tons de porphyre et d’albâtre : on voyait près de l’entrée une petite source d’eau cristalline resplendissante.

Bien que tout ce qui se trouvait là lui paraisse délicieusement beau, elle ne trouva rien qui puisse se comparer à elle-même. D’une transparence absolue, traversée par les rayons du soleil, elle reflétait toutes les teintes du prisme. Elle ressemblait tantôt à un brillant d’eau extrêmement pure, tantôt à l’opale, à la turquoise, au rubis ou au saphir pâle.

Gonflée d’orgueil, elle se détacha de la stalactite et tomba dans la source.

Un léger bruissement d’ailes réveilla soudain les échos silencieux de la grotte, et la gouttelette orgueilleuse vit comment quelques oiseaux au plumage noir et blanc se posaient autour de la source dans un bruyant vacarme : il s’agissait d’une volée d’hirondelles. Les plus petites s’avancèrent les premières. Elles étiraient leurs petits cous moirés et buvaient avec délice tandis que leurs aînées leur disaient en attendant patiemment leur tour :

  • Buvez en quantité, aujourd’hui nous traversons la mer !

La pèlerine de la montagne regardait avec étonnement les gouttes d’eaux qui l’entouraient s’offrir – avec plaisir semblait-il – aux becquetées gloutonnes qui les absorbaient les unes après les autres avec / dans un glouglou musical et rythmique.

  • Mais comment pouvez-vous être comme ça ! disait-elle. Mourir pour que ces sales volatiles étanchent leur soif ! Que vous êtes bêtes !

Alors, pour fuir les assoiffées, elle resserra ses molécules et plongea au fond.

Lorsqu’elle remonta à la surface, la bande avait déjà pris son envol et se détachait comme une tâche sur le ciel d’un bleu intense.

  • Elles sont parties à la recherche de la mer, pensa-t-elle. À quoi peut bien ressembler la mer ?

Le désir de sortir d’ici, de vagabonder à travers le monde, s’empara d’elle une fois de plus. Elle tourna tout autour de la petite source en cherchant une sortie jusqu’à ce qu’elle trouve enfin dans la cuve de granite une petite déchirure par où se glissait un filet d’eau. Elle s’abandonna joyeusement au courant qui grossissait sans cesse grâce aux filtrations de la montagne, pour terminer sa course dans la vallée, transformé en un joli ruisseau d’eaux claires et transparentes comme le cristal. Quel délicieux voyage que celui-ci ! Les rives du ruisseau disparaissaient sous un épais tapis de fleurs. Les violettes et les jacinthes, les joncs et les lys se dressaient sur leurs tiges pour regarder le courant. Elles proféraient, agitant coquettement leurs étamines chargées de pollen :

  • Ruisseau, la fraîcheur qui nous redonne la vie, la teinte de nos pétales et l’arôme de nos calices, nous te devons tout ! Arrêtez-vous un instant pour recevoir l’offrande de tes préférées.

Mais le ruisseau, sans arrêter de courir, murmurait :

  • Je ne peux pas m’arrêter, poussé par la pente. Mais, écoutez mon conseil. Abreuvez bien vos racines, car le soleil a dispersé les nuages et inondera aujourd’hui les champs d’une pluie ardente.

Alors les plantes, suivant ce conseil, étirèrent leurs tentacules par-dessous la terre et absorbèrent avidement l’onde fraîche.

La fugitive de la source glissait près de la rive et cherchait à dépasser la surface pour mieux voir le paysage. Alors qu’elle effleurait une pierre, elle se vit soudain retenue par une radicelle qui se montrait par une brèche. Une violette dont les pétales étaient déjà fanés s’inclina sur sa tige et dit à la voyageuse :

  • Cela fait deux jours que mes racines ne parviennent pas à atteindre l’eau. Mes heures sont comptées. Sans un peu d’humidité, je mourrais sans faute aujourd’hui. Toi, tu me donneras la vie, pieuse gouttelette et moi, en échange, je te transformerai en ce divin nectar que butinent les papillons ou je t’exhalerai dans les airs, convertie en un parfum exquis.

Mais l’interpellée lui répondit, dédaigneuse, en s’éloignant :

  • Garde ton nectar et ton parfum. Je ne céderai jamais une seule de mes molécules. Ma vie vaut plus que la tienne. Adieu !

Puis elle roula le long des berges fleuries, glissant voluptueusement, évitant les contacts impurs, s’éloignant des racines et des oiseaux et fuyant au passage les branchies des poissons qui pullulaient dans les eaux dormantes.

Le ciel, le soleil, le paysage tout entier disparurent à l’improviste. Le ruisseau avait de nouveau plongé dans la terre et courrait vers l’inconnu au milieu des ténèbres.

Traînée par le torrent souterrain, la fille du soleil et de la neige, terrifiée à l’idée qu’un choc contre un obstacle invisible la désagrège, augmenta si bien la cohésion de ses atomes qu’elle était toujours intacte lorsque les ondes tumultueuses se furent calmées. Elle était toutefois si étourdie qu’elle n’aurait pu dire avec précision si cette course effrénée avait duré une minute ou un siècle. Bien que l’obscurité soit profonde, elle se rendit compte qu’elle se trouvait submergée dans une masse d’eau plus dense que celle du ruisseau, et dans laquelle elle remontait comme une bulle d’air. Une clarté ténue qui venait des hauteurs et qui augmentait par instant dissipait petit à petit les ombres. Elle remonta aussi vite qu’une flèche. Et, avant de pouvoir observer quoique ce soit de ce qui se passait autour d’elle, elle se retrouva à nouveau sous un ciel illuminé par le soleil.

Comme ces parages lui semblèrent bizarres ! Ni arbres, ni collines, ni montagnes ne limitaient l’incommensurable étendue alentour !

Une couche d’émeraude s’étendait de toutes parts, aux confins de l’horizon, comme fondue dans un immense creuset.

Tandis que la vagabonde du ruisseau, perdue dans l’immensité, s’endormait sur les ondes, une ombre intercepta le soleil. Il s’agissait d’un oisillon dont les ailes effleuraient presque la plaine liquide. La goutte d’eau le reconnut immédiatement comme l’une des hirondelles qui avaient bu à la source de la montagne. L’oiseau l’avait vu également et, agitant les ailes, fatigué, il lui dit d’une voix défaillante :

  • Dieu t’a sans nul doute mis sur mon chemin. La soif me tourmente et m’affaiblit. J’arrive à peine à me maintenir en l’air. Ayant pris du retard sur mes sœurs, la mer immense sera ma tombe si tu ne permets pas que je rafraîchisse ma gueule sèche et ardente en te buvant. Si tu y consens, je pourrais encore atteindre la rive où m’attendent le printemps et la félicité.

Mais la goutte solitaire lui répondit :

  • Si je disparaissais, pour qui flamboierait le soleil et brilleraient les étoiles ? L’univers n’aurait pas de raison d’être. Ta demande est absurde et bien trop ridicule. Charmé par ma beauté, l’océan salé m’a prise pour épouse ; je suis la reine de la mer !

L’oiseau moribond insista et supplia en vain, voletant autour de l’inclémente jusqu’à ce que, n’ayant plus de force, il finisse par sombrer dans les vagues. Il fit un dernier effort pour sortir de l’eau, mais ses ailes mouillées refusèrent de le supporter et, après une courte lutte pour se maintenir à flots sur les ondes traîtres et salées, il s’enfonça en leur sein pour toujours.

Quand il eut disparu, la gouttelette d’eau douce sentencia gravement :

  • Elle n’a que ce qu’il mérite. Voyez la prétention et l’audace de cette vagabonde buveuse d’air !

Le soleil, au zénith, déversait sur la mer l’ardente irradiation de son brasier éternel ; la gouttelette imprudente, qui flottait, paresseuse, à la surface se sentit soudain embrassée par une terrible chaleur. Et, avant de pouvoir l’éviter, elle se retrouva transformée en un léger lambeau de vapeur qui s’élevait dans un air de plus en plus rare, jusqu’à une hauteur incommensurable. Là, un courant venteux la traîna au-dessus de l’océan au point de voir à nouveau, en descendant, des vallées, des collines et des montagnes.

Submergée par une masse de vapeur qui recouvrait de son blanc baldaquin une vaste campagne desséchée par la chaleur, elle entendit monter de la terre une clameur remplissant l’atmosphère. C’étaient les voix gémissantes des plantes qui disaient :

  • Oh nuages, donnez-nous de quoi boire ! Nous sommes en train de mourir de soif ! Pendant que le soleil nous brûle et nous dévore, nos racines ne trouvent pas dans la terre calcinée le moindre atome d’humidité. Nous périrons inexorablement, si vous ne déclenchez pas au moins une bruine. Nuages du ciel, pleuvez, pleuvez !

Alors les nuages pleins de piété, se condensèrent en gouttes minuscules qui inondèrent d’une pluie copieuse les champs assoiffés.

Mais la goutte d’eau évaporée par le soleil, qui flottait elle aussi entre la brume, dit :

  • Il est bien plus beau d’errer à l’aventure dans le ciel bleu que de se mélanger à la terre et de se transformer en fange / en boue. Moi, je ne suis pas née pour cela.

Puis, se faisant la plus ténue possible, elle laissa en dessous les nuages et remonta bien haut vers le zénith. Mais, alors qu’elle était captivée par le vaste horizon, un vent impétueux venu de la mer l’entraîna jusqu’à la cime enneigée d’une montagne gigantesque et, avant qu’elle ne se rende compte de ce qui lui arrivait, elle se trouva brusquement transformé en une plume de neige légère qui descendit sur le sommet, où elle se solidifia instantanément.

Une angoisse inexplicable la prit. Elle était de retour au point de départ et elle entendit murmurer à ses côtés :

  • Voilà de retour parmi nous une des Élues ! Elle ne gaspilla pas une de ses molécules en pollen, en rosée, ou en parfum. Elle est donc digne d’occuper ce trône éminent. Nous détestons ces grossières transformations et notre mission, comme un symbole de notre beauté suprême, consiste à rester inchangée et inaccessible dans l’espace et dans le temps.

Mais la prisonnière angoissée et endolorie, sans écouter la voix de la montagne, se sentant pénétrée par un horrible froid, se retourna vers le soleil qui se trouvait à l’horizon pour lui dire :

  • Oh soleil, mon père ! Ayez pitié de moi ! Rendez-moi la liberté !

Mais le soleil, qui n’avait là ni force ni chaleur aucune, lui répondit :

  • Je ne peux rien faire contre les neiges éternelles. Même si, pour elles, l’aurore est plus récente et le crépuscule plus tardif, mes rayons, comme le granite qui les soutient, ne les feront jamais fondre.

 

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Malgré l'importance de cet auteur pour la littérature latino-américaine, sinon universelle, ce conte et bien d'autres n'ont jamais été traduit en français, j'ai donc voulu remédier à ce manque en traduisant et en éditant un recueil de 7 contes - sous licence creative commons pour que tout le monde puisse en profiter librement -, vous le retrouverez ici sous toutes ces formes.


Et n'oubliez pas de diffuser ce message. Merci de votre soutien.

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SUB-SOLE, le recueil enfin disponible dans son intégralité sur papier et gratuitement en pdf.

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Et voilà, après des mois de boulot pour parvenir à un livre qui ressemble à quelque chose, j’ai l’honneur de vous faire parvenir par ici le recueil dans son intégralité en PDF.

 

Il également disponible maintenant en impression à la demande par là, pour la somme de 7,77 € hors frais de port (si vous ne souhaitez pas faire vos achats par internet, prévenez-moi et je passerais la commande pour vous).

 

Et pour celleux qui ne savent pas de quoi on parle, vous pouvez lire ces contes directement sur ce blog en suivant ce chemin.

 

Je vous souhaite d’excellentes lectures,

 

!!! ILLUSTRAT-RICE/EUR-S !!!

Ces contes vous inspirent ?

Contactez-moi et nous réaliserons ensemble un beau livre illustré.

A bientôt et au plaisir de vous rencontrez

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Sub-Sole de Baldomero Lillo

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).

Ce recueil est inédit en français, c'est pourquoi j'ai lancé une campagne de financement participatif pour combler ce manque, je vous invite à y jeter un coup d’œil ici.

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F100008354

 

Sub-Sole

de Baldomero Lillo

 

Assise sur le sable mou, pendant que le petit faisait taire sa faim, Cipriana, les yeux rendus humides et brillants par l'excitation de la marche, embrassa du regard la mer lisse comme une plaine liquide.

Le fabuleux panorama qui se déployait sous ses yeux lui fit oublier un instant sa pénible traversée des grèves littorales. La voûte céleste se reflétait sur les eaux d'un bleu profond. La tranquillité de l'air et la quiétude de la marée basse donnaient à l'océan l'apparence d'un vaste étang diaphane et immobile. Pas une vague, pas une ride sur son transparent cristal. Là-bas, au loin, sur la ligne d'horizon, le voilage d'un bateau interrompait à peine l'auguste solitude des vagues silencieuses.

Cipriana se remit debout après un bref repos. Il lui restait encore un long chemin à parcourir avant d'arriver à l'endroit où elle se rendait. Sur sa droite, un haut promontoire entrait dans la mer, exhibant des versants escarpés et dénués de toute végétation. Sur sa gauche, une grande plage, de blanc sable fin, s'étendait jusqu'à une sombre chaîne de collines s'élevant vers l'Orient. La jeune femme, un panier d'osier pendu à son bras droit, recouvrit l'enfant qui dormait sous les plis de son châle en laine, dont les couleurs criardes, vertes et écarlates, ressortaient intensément sur le gris monotone des dunes. Puis elle descendit lentement le flanc sablonneux et se mit à marcher le long de la plage. La mer avait découvert, en se retirant, une large bande de terrain ferme, légèrement humide, sur laquelle les pieds de la ramasseuse de coquillages ne laissaient qu'une empreinte légère. Aussi loin que l'on puisse tourner le regard, pas un être humain ne se distinguait. Tandis que quelques mouettes virevoltaient sur le blanc ruban que produisait un ressac léger, d'énormes pélicans, les ailes déployées et immobiles, glissaient les uns après les autres au ras des eaux endormies, comme des cerfs-volants suspendus par un fil invisible. Leurs silhouettes fantastiques s'agrandissaient démesurément par-dessus les dunes, avant de doubler le promontoire pour se perdre en haute mer. Après une demi-heure de marche, la ramasseuse de coquillages se retrouva face à de gros blocs de pierres qui lui barraient le passage. À cet endroit, la plage se rétrécissait et finissait par disparaître sous de grandes plaques de roches basaltiques lézardées par de profondes fissures. Cipriana contourna facilement l'obstacle et prit par la gauche pour se retrouver tout à coup dans une crique minuscule, ouverte entre les hautes murailles d'une gorge profonde.

La plage réapparaissait alors, mais très courte et très étroite. L'anse, délimitée par un demi-cercle obscur, était recouverte par l'or pâle du sable qui s'étendait comme un tapis d'une extrême finesse.

Le premier réflexe de la mère fut de chercher un endroit protégé des rayons du soleil, pour y déposer le loupiot. Elle le trouva bien rapidement dans l'ombre projetée par un énorme rocher, dont les flancs, encore humides, conservaient les traces indélébiles des coups de griffes des vagues.

Après avoir choisi le coin qui semblait le plus sec et le plus éloigné de la rive, elle retira l'ample châle de ses épaules et arrangea un lit moelleux au tout-petit qui dormait. Elle le coucha dans ce nid improvisé avec une attention amoureuse pour ne pas le réveiller.

L'enfant, blanc et potelé, très développé pour ses dix mois, avait, à cet instant, les yeux voilés par de fines paupières, roses et transparentes.

La mère resta quelques minutes en extase, dévorant des yeux ce beau visage plein de grâce. La peau brune, de taille moyenne, la chevelure noire et abondante, la jeune femme n'était pas belle1. Ses traits grossiers, ses lignes vulgaires, n'étaient pas attrayants. La grande bouche aux lèvres épaisses montrait une dentition de paysanne, solide et blanche, tandis que ses petits yeux marrons, légèrement enfoncés, manquaient d'expression. Pourtant, quand ce visage se tournait vers le loupiot, les lignes s'adoucissaient, les pupilles brillaient d'une intensité passionnée, et l'ensemble apparaissait agréable, doux et sympathique.

Le soleil, haut sur l'horizon, inondait de lumière ce recoin caché d'une beauté incomparable. Les flancs du défilé disparaissaient sous un mur tissé d'arbustes et de plantes grimpantes. Le cri mélancolique du pic du Chili résonnait à intervalles réguliers par-dessus le bourdonnement léger des insectes et le blanc murmure des vagues entre les pierres.

La tranquillité de l'océan, l'immobilité de l'air et la placidité sereine du ciel avaient quelque chose de la douceur qui se dessinait sur la face du petit et resplendissait dans les pupilles de la mère, subjuguée, malgré elle, par l'irrésistible charme de ce tableau.

Se retournant vers la rive, elle examina la petite plage devant laquelle s'étendait une vaste plate-forme de rochers qui entrait dans la mer sur une cinquantaine de mètres. La roche, lisse et polie, était entrecoupée par d'innombrables failles, tapissées de mousses et d'algues diverses et variées.

Cipriana se déchaussa de ses gros godillots et remonta la jupe de percale décolorée sur ses hanches. Elle prit le panier, traversa la plage asséchée et avança sur les rochers humides et glissants, se baissant à chaque instant pour examiner les failles qu'elle trouvait sur son passage. Ces trous étaient pleins de coquillages de toutes sortes. La jeune femme détachait les mollusques des pierres à l'aide d'un crochet de fer et les jetait dans son panier. Elle interrompait sa tâche de temps en temps pour jeter un regard rapide sur le loupiot, qui continuait de dormir profondément.

L'océan ressemblait à un vaste étang turquoise. Bien que la basse mer soit passée depuis bien longtemps, la marée montait si lentement que seul un œil exercé pouvait percevoir la partie visible de la roche diminuer insensiblement. Les eaux pénétraient plus violemment et plus amplement le long des défilés.

La ramasseuse de coquillages poursuivait sa tâche sans se presser. Elle connaissait bien les lieux et, vu l'heure, elle avait encore largement le temps avant que la plate-forme ne disparaisse sous les flots.

Le panier se remplissait rapidement. Entre les feuilles transparentes du luche2 se détachaient les tons gris des escargots, le blanc mat des tacas3 et le vert visqueux des chapes4. Cipriana, le corps incliné, le panier dans une main et le crochet dans l'autre, allait et venait avec un aplomb absolu sur ce sol glissant. Le bustier serré laissait voir la naissance du cou rond et bronzé de la ramasseuse de coquillages, dont les yeux scrutaient avec vivacité les failles pour y découvrir le coquillage qu'elle arrachait ensuite de la surface rugueuse de la pierre. Elle se redressait de temps en temps pour relever sur la nuque ses cheveux d'un noir profond. Sa taille forte et grossière de paysanne s'élevait sur de larges hanches aux lignes vigoureuses, non dénuées de prestance et de grâce. Le doux baiser du soleil colorait ses grosses joues, et l'air oxygéné qu'elle aspirait à plein poumons faisait bouillir dans les veines le sang de cette jeune fille robuste dans la fleur de l'âge. Le temps passait, la marée montait lentement, envahissant petit à petit les parties basses de la plate-forme, quand tout à coup Cipriana, qui allait d'un bout à l'autre, travaillant consciencieusement, s'arrêta et regarda attentivement à l'intérieur d'une crevasse. Elle se releva et fit un pas en avant ; mais elle tourna sur elle-même presque aussitôt et retourna se poster au même endroit. Ce qui captivait son attention, l'obligeant à faire marche arrière, se trouvait être la coquille d'un escargot qui gisait au fond d'une petite ouverture. Bien que minuscule, d'une forme étrange et rare, elle paraissait plus grande à travers l'eau cristalline.

Cipriana se mit à genoux et introduisit sa main droite dans le trou, mais sans résultat, car la fente était trop petite et elle ne put qu'à peine toucher de la pointe des doigts l'objet nacré. Ce contact ne fit rien d'autre qu'aviver son désir. Elle retira la main et hésita une seconde mais, se souvenant de son fils, elle se dit que la coquille ferait un joli jouet pour le gamin. Et pour pas un sou !

La teinte rose pâle de l'escargot, aux si beaux tons irisés, se détachait avec tant de délicatesse sur la mousse, pareille à un écrin de velours vert, que, faisant une nouvelle tentative, elle passa l'obstacle et pris la précieuse coquille. Elle essaya de retirer sa main mais n'y parvint pas. Elle fit en vain de vigoureux efforts pour s'échapper. Ils se révélèrent tous inutiles : elle était prise au piège. La forme du trou et la viscosité de ses bords avaient permis de glisser avec difficulté le poing à travers la gorge étroite, qui l'enserrait maintenant comme un bracelet et empêchait le passage de la main gonflée par l'effort.

Cipriana n'éprouva, au début, qu'une légère contrariété, qui se transforma en colère sourde au fur et à mesure que le temps passé en d'infructueux efforts. Puis, une vague angoisse, une inquiétude commença à prendre possession de son esprit. Le cœur accéléra ses battements et une sueur froide lui humidifia les tempes. Le sang se paralysa soudainement dans les veines, les pupilles s'agrandirent et un tremblement nerveux secoua ses membres. La terreur déformait ses yeux et son visage ; elle avait vu devant elle une ligne blanche, mobile, qui avançait de quelques pas sur la plage avant de reculer rapidement : l'écume d'une vague. L'image terrifiante de son fils traîné et chamboulé par le flux de la marée se présenta claire et nette à son imagination. Elle poussa un hurlement pénétrant, renvoyé par l'écho du défilé avant de glisser sur les eaux et de s'évanouir au large de l'immensité liquide.

Agenouillée sur la pierre, elle se débattit furieusement quelques minutes. Ses articulations grinçaient et se disloquaient sous la tension de ses muscles, et ses cris semaient la peur chez la population ailée qui cherchait sa nourriture à proximité de la crique : mouettes, corbeaux, hirondelles des mers, prirent leur envol et s'éloignèrent avec empressement, sous la splendeur radieuse du soleil.

La femme avait un terrible aspect : les vêtements trempés de sueur s'étaient collés à la peau, la chevelure en désordre lui cachait en partie le visage atrocement défiguré, les joues s'étaient creusées et les yeux projetaient un éclat extraordinaire. Elle avait cessé de crier et regardait fixement le petit paquet qui gisait sur la plage, en essayant de calculer le temps qu'il faudrait aux vagues pour arriver jusqu'à lui. Ça n'allait pas tarder, la marée précipitait en effet sa marche en avant et, très vite, la plate-forme ne dépassa plus les eaux que de quelques centimètres.

L'océan, calme jusque-là, commençait à bomber le torse et des secousses convulsives ébranlaient ses épaules reluisantes. Des courbes légères, de petites ondulations interrompaient de toutes parts la superficie bleue et lisse. Une houle légère, au murmure caressant et rythmé, commença à fouetter les flancs de la roche et à déposer sur le sable de blancs copeaux de mousse qui, sous les rayons ardents du soleil, prenaient les tons et les reflets de la nacre et de l'arc-en-ciel.

Une ambiance de paix et de sérénité absolues flottait dans l'anse cachée. L'air tiède, imprégné des acres émanations salines, laissait percevoir, à travers la quiétude de ses ondes, le léger claquement de l'eau sur les roches, le bourdonnement des insectes et le cri lointain des faucons marins.

La jeune femme, détruite par les efforts terribles qu'elle avait faits pour se libérer, posait son regard implorant tout autour d'elle, sans trouver ni sur terre ni en mer un être vivant capable de l'aider. Elle appela, en vain, les siens : l'auteure de ses jours, le père de son fils, qui, derrière les dunes, attendaient son retour dans la ferme humble et misérable. Nulle voix ne répondit à la sienne, elle dirigea alors sa vue vers les hauteurs (lo alto) et son amour maternel arracha de son âme inculte et rude, torturée par l'angoisse, des phrases et des prières d'une éloquence déchirante :

- Mon Dieu, ayez pitié de mon fils, sauvez-le, secourez-le ! … Pardon pour mon fils seigneur ! Sainte Vierge, protégez-le ! … Prenez ma vie : ne lui ôtez pas la sienne ! Ma Mère, permettez-moi d'enlever ma main pour l'éloigner ! … Un moment, un instant de plus ! … Je te jure de revenir ici ! Je laisserais les eaux m'avaler, que mon corps soit mis en morceaux sur ces pierres ; je ne bougerais pas, et je mourrais en te bénissant ! Sainte Vierge, arrête la mer ; retiens les vagues ; ne permets pas que je meure désespérée ! Miséricorde Seigneur ! Pitié, mon Dieu ! Écoute-moi Très Sainte Vierge ! Entends-moi, ma Mère !

La première vague qui envahit la plate-forme arracha à la mère un dernier cri de fou désespoir. Puis ne jaillirent de sa gorge que des sons rauques, éteints comme les râles d'un moribond.

L'eau froide rendit à Cipriana son énergie, et la lutte pour s'échapper de la faille recommença, plus furieuse et désespérée qu'auparavant. Ses violentes secousses et le frottement de la chair contre la pierre, avaient gonflé les muscles, et l'anneau de granite qui l'emprisonnait eu l'air de se resserrer autour du poignet.

La masse liquide qui montait sans cesse finit par couvrir la plate-forme. Seule la partie supérieure du buste de la femme agenouillée dépassait au-dessus de l'eau. Dès cet instant, les progrès de la marée furent si rapides que la houle s'approcha bientôt de l'endroit où se trouvait le marmot. Quelques minutes passèrent encore et le moment inévitable arriva. Une vague, allongeant ses griffes élastiques, dépassa le point où dormait le tout-petit qui se réveilla au contact froid de ce brusque bain. Il se tordit comme un ver de terre et lança un hurlement pénétrant.

Pour que rien ne manque à son martyre, la jeune femme ne perdait pas un détail de la scène. Au son de ce cri, qui déchira les fibres les plus profondes de ses entrailles, une rafale de folie fit étinceler ses pupilles égarées, et, telle la bête prise dans le collet qui coupe le membre emprisonné avec ses dents, elle s'inclina sur la pierre, la bouche affamée prête à mordre ; mais ce recours lui était interdit : l'eau, qui la recouvrait jusqu'à la poitrine, l'obligeait à garder la tête relevée.

Sur la plage, les vagues allaient et venaient, joyeuses, folâtres, s'amusant à emballer l'oisillon dans leurs plis. Elles l'avaient défait de sa couche grossière et le petit corps potelé, sans autre vêtement que la chemisette blanche, roulait dans la mousse, agitant désespérément ses jambes et ses bras minuscules. Sa peau lisse et délicate, blessée par les rayons du soleil, reluisait, polie par le choc de l'eau et le frottement rêche et interminable du sable.

Une ultime convulsion fit trembler Cipriana qui regardait tout cela, le cou étiré et les yeux exorbités. Puis, dans le paroxysme de la douleur, sa raison éclata subitement. Tout disparut de sa vue. La lumière de son esprit, fouetté par une rafale formidable, s'éteint, et, tandis que l'énergie et la vigueur, détruits en un instant, cessaient de soutenir le corps dans cette posture forcée, la tête plongea dans l'eau, un léger tourbillon agita les ondes et quelques bulles apparurent sur la surface tranquille de la pleine mer.

Jouet des vagues, l'enfant lançait depuis la rive des vagissements, chaque fois plus faibles et plus tardifs, que l'océan, comme une tendre nounou, s’efforçait de taire. Il multipliait les embrassades, fredonnait ses plus douces chansons, le mettait sur le dos puis sur le ventre, le berçait de-ci de-là, toujours prévenant et infatigable.

Les pleurs cessèrent enfin : le petiot s'était rendormi, et, bien que la figure soit contusionnée, les yeux et la bouche pleins de sable, le sommeil était calme, mais si profond que, lorsque la marée l'entraîna vers la pleine mer et le déposa sur le fond sous-marin, il ne se réveilla plus jamais.

Enfin, tandis que le ciel bleu étendait son rond baldaquin sur la terre et sur les eaux, ce lit nuptial où la mort et la vie se lient éternellement, la douleur infinie de la mère qui, partagée entre les âmes, aurait rendu l'humanité taciturne, ne ternit pas de la plus légère ombre l'harmonie divine de ce tableau palpitant de vie, de douceur, de paix et d'amour.

* * *

1À l'époque, la beauté d'une femme se mesurait à la blancheur de sa peau et la blondeur de ses cheveux. Je présume que cette état de fait vient d'un double rejet : celui de l'indigène et de la travailleuse. En effet, la peau bronzée ne l'est pas grâce au bain de soleil des vacances, mais parce qu'elle passe ces journées travaillant sous un soleil de plomb.

2Nom d'origine mapuche. Porphyra sp ou Porphyra Columbina selon les sources : algue rouge comestible très prisée au Chili.

3Nom d'origine mapuche. Protothaca Thaca : Molusque bivalve comestible à la coquille striée, blanche et tachetée de rouge

4Nom d'origine mapuche. Coquillage comestible des côtes chiliennes.

 

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Ce recueil est inédit en français, c'est pourquoi j'ai lancé une campagne de financement participatif pour combler ce manque, je vous invite à y jeter un coup d’œil ici.


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"Veillée funèbre" de Baldomero Lillo

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


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Veillée funèbre

de Baldomero Lillo

 

Dans la ruelle triste et solitaire les rafales passent en sifflant. Des tourbillons de poussière se forment et pénètrent dans les chambres par les vitres cassées et les portes fissurées.

Le crépuscule recouvre les murs et les toits de sa pénombre rougissante. Un bruit lointain, rauque, comble l’espace entre deux bourrasques : c’est la voix inimitable de la mer.

Dans la petite boutique des pompes funèbres, derrière le comptoir, le visage appuyé sur les paumes des mains, la propriétaire a l’air plongée dans une profonde méditation. Face à elle, une femme vêtue de noir, le visage couvert par une mantille, parle d’une voix qui résonne dans le silence avec la tristesse cadencée d’une prière ou d’une confession.

Quelques couronnes et croix de papier crépon reposent entre les deux femmes.

La voix monotone murmure :

… Après m’avoir longuement regardée de ces yeux clairs, embués maintenant par l’agonie, elle se releva dans le lit en m’agrippant par la main, et elle me dit sur un ton que je n’oublierai jamais :

– Fais-moi la promesse de ne pas l’abandonner ! Jure-moi pour le salut de ton âme que tu seras comme une mère pour elle ! Que tu veilleras sur son innocence et son bonheur comme je l’aurais fait moi-même !

Je l’ai embrassé en pleurant, j’ai promis et juré tout ce qu’elle voulait.

(La porte tremble, secouée par une rafale de vent, les gonds lancent un grincement aigu, et la voix plaintive poursuit:)

– Elle avait à peine douze ans, elle était blonde, blanche, avait des yeux bleus si candides, si doux, comme ceux de la virjencita1 de mon autel. Travailleuse, appliquée, elle devinait mes attentes : je ne pouvais jamais rien lui reprocher et, pourtant, je la maltraitais. Petit à petit, des paroles sévères je passais insensiblement aux coups. Une haine féroce en son encontre, et contre tout ce qui provenait d’elle, se nicha dans mon cœur.

Son humilité, ses pleurs, l’expression timide de ses yeux, si résignés et suppliants, m’exaspéraient. Hors de moi, je la prenais parfois par les cheveux et la traînais sur toute la longueur de la chambre. Je m’essoufflais alors à la fracasser contre les murs et contre les meubles.

Puis, quand je la voyais aller et venir en silence, les yeux pleins de larmes, remettant à leur place les chaises renversées sur le sol, je sentais mon cœur comme enserré dans une poigne de fer. Un je ne sais quoi d’angoisse et de douleur, de tendresse et de repentir, montait du plus profond de mon être et se nouait dans ma gorge. J’éprouvais alors des envies irrésistibles de pleurer à grands cris, de lui demander pardon à genoux, de la prendre dans mes bras et de la dévorer de baisers.

(Des pas précipités passèrent devant la porte. La narratrice s’est retournée à moitié et son profil anguleux se détacha un instant de l’ombre, avant de s’éclipser immédiatement).

La maladie (la voix se fait ici opaque et tremblotante) me clouait parfois au lit pour de nombreux jours. Il fallait voir alors le soin qu’elle mettait pour s’occuper de moi ! Avec quelle sollicitude aimante elle m’aidait à changer de position ! Comme une mère pour son fils, elle m’entourait le cou de ses maigres petits bras pour que je puisse me relever.

Toujours silencieuse, elle s’occupait de tout : elle faisait les courses, allumait le feu, préparait les repas. La nuit, le moindre mouvement brusque, la plainte la plus légère qui pouvait m’échapper, et elle était déjà près de moi, me demandant de sa voix d’ange :

– Tu m’appelles maman, tu as besoin de quelque chose ?

Je la repoussais doucement mais sans lui parler. Je ne voulais pas que l’écho de ma voix trahisse l’émotion qui me saisissait. Alors, dans l’obscurité de ces longues nuits sans sommeil, un remords tenace m’assaillait et me rongeait le sang. Le parjure commis, le caractère abominable de ma conduite, m’apparaissait dans toute sa terrible nudité. Je mordais les draps pour étouffer les sanglots, j’invoquais la défunte pour lui demander pardon et je faisais d’ardentes promesses d’amendement, me condamnant, si je ne les tenais pas, aux tortures éternelles que Dieu réserve aux réprouvés.

(La vendeuse, dans la même position, écoutait les lèvres pincées, son visage immobile illuminé par la clarté ténue et indécise du crépuscule).

Mais la lumière de l’aube – poursuit l’endeuillée – et la vue de cette pâle figure, dont les yeux me regardaient avec l’humilité d’un chiot battu, envoyaient au diable toutes ces belles promesses. Regardez comme elle dissimule, l’hypocrite, me disais-je ! Tu prends plaisir à me voir souffrir, je le devine, je le lis dans tes yeux ! J’essayais en vain de résister à cet étrange et mystérieux pouvoir qui me poussait à ces actes féroces de cruauté, et qui me terrifiaient une fois satisfaits.

Je croyais voir dans sa sollicitude, dans sa soumission, dans son humilité, un reproche muet, une censure perpétuelle. Et son silence, ses pas feutrés, sa résignation pour recevoir les coups, ses aïe contenus, l’absence de plainte, de rébellion, tout cela m’amenait à imaginer autant d’autres outrages qui me remplissaient de colère à en devenir folle.

Comme je la détestais alors, mon Dieu, comme je la détestais !

(Dans le magasin désert, les ombres envahissent les recoins, effaçant les contours des objets. La noire silhouette de la femme s’agrandit et son ton acquiert de lugubres inflexions).

– C’était au début de l’hiver. Elle commença à tousser. Deux tâches rouges apparurent sur ses joues et ses yeux prirent une étincelle étrange, fébrile. Je la regardais trembler sans cesse et je me disais qu’il fallait changer ses vêtements légers par d’autres plus adaptés à la saison. Mais je ne le faisais pas… et le temps était de plus en plus rude… le soleil se voyait à peine.

(La narratrice fit une pause ; un gémissement étouffé jaillit de sa gorge, puis elle continua) :

– J’avais déjà éteint la lumière depuis longtemps. Le battement de la pluie et le mugissement du vent, qui soufflait furieusement au-dehors, m’empêchaient de dormir. Dans le lit couvert et chaud, cette musique produisait en moi une douce volupté. Une quinte de toux soudaine éclata et me sortit de cette torpeur : mes nerfs se crispèrent, et j’attendais, anxieuse, que cet insupportable bruit cesse.

Mais, à peine l’une se finissait qu’une autre, encore plus longue et plus violente, commençait. Je me réfugiais sous les couvertures, enfonçais la tête sous l’oreiller : rien à faire. Cette toux sèche, vibrante, résonnait dans mes oreilles, m’assourdissait de son martèlement continu.

Je n’ai pu résister plus longtemps et je m’assis sur le lit. Je lui criais d’une voix que la colère devait rendre terrible : Tais-toi, tais-toi misérable !

Une rumeur comprimée me répondit. Je compris qu’elle essayait d’étouffer les quintes, se couvrant la bouche avec les mains et les draps, mais la toux triomphait toujours.

Je ne sais pas comment j’avais sauté au bas du lit, mais quand mes pieds cognèrent contre la paillasse, je me penchais et cherchais en tâtonnant cette chevelure longue et dorée. Puis, l’agrippant des deux mains, je tirais furieusement dessus. Elle comprit sans doute mon intention quand nous nous sommes retrouvées près de la porte, car, pour la première fois, elle essaya de m’opposer résistance et, cherchant à se libérer, elle s’écria avec une peur indicible :

– Non, non, pardon, pardon !

Mais j’avais déjà tiré le verrou… Une rafale de vent et d’eau entra par la fente et me fouetta le visage violemment.

Agrippée à mes jambes, elle implorait d’une voix déchirante :

– Non, non maman, maman !

Je réunis mes forces et la jetai dehors. Je fermais la porte immédiatement et je retournais dans mon lit, tremblante de terreur.

(La propriétaire écoute attentive et muette, ses yeux s’animent, sous l’arcade sourcilière, lorsque la voix opaque et voilée baisse d’intensité).

Elle resta longtemps près de la porte, d’où jaillissaient ses pleurs, interrompus à chaque instant par des quintes de toux. Je croyais entendre parfois, au milieu du bruit du vent et de la pluie qui étouffait ses cris, le tremblement de ses membres et le claquement de ses dents.

Petit à petit ses mots :

– Ouvrez-moi, maman, ma petite maman ; j’ai peur maman ! s’affaiblissaient, jusqu’à s’éteindre totalement.

Je me dis : elle est allée sous l’appentis, au fond du patio, le seul endroit où elle peut s’abriter de la pluie. Le remords s’éleva alors du plus profond de ma conscience et m’accusa de sa voix effrayante :

La malédiction de Dieu va te tomber dessus, criait-elle… Tu es en train de l’assassiner ! Lève-toi et ouvre-lui !… Il est encore temps !

Cent fois j’essayais de sortir du lit, mais une force irrémédiable me retenait sous les draps, tourmentée et délirante.

Quelle affreuse nuit, mon Dieu !

(Quelque chose comme un sanglot convulsif suivi ces mots. Il y eut quelques secondes de silence, puis, une voix plus fatiguée, plus attristée continua:)

Quand je me réveillais, une grande clarté illuminait la pièce. Je me tournais vers la fenêtre et vis le ciel bleu à travers les carreaux. La bourrasque était passée et le jour se montrait splendide, plein de soleil. Je sentais mon corps douloureux, énervé par la fatigue ; la tête me pesait sur les épaules comme un énorme poids. Les idées germaient de mon cerveau abruti, comme obscurcies par la brume. J’essayais de me rappeler quelque chose, mais je n’y arrivais pas. Tout à coup, à la vue de la paillasse vide dans le coin de la chambre, ma mémoire se réveilla et me révéla d’un coup ce qui c’était passé.

Je sentis quelque chose d’oppressant se nouer dans ma gorge. Une idée horrible me perfora le cerveau, comme un fer incandescent.

Tremblante d’effroi, subissant un claquement de dents incontrôlable, je me traînais plus que je ne marchais jusqu’à la porte ; mais, tandis que je posais la main sur le verrou, une terreur invincible m’a retenue. Mon corps se plia soudainement et j’eus la vision rapide d’une chute. Quand je repris mes esprits, j’étais étendue de mon long sur les pavés. J’avais les membres meurtris, le visage et les mains couverts de sang.

Je me relevais et j’ouvris… Par manque d’appui, elle tomba dans la pièce. En boule, les jambes repliées, les mains croisées et le menton appuyé sur la poitrine, elle avait l’air de dormir. On pouvait voir sur la chemise de grandes tâches rouges. Je la lui enlevais et je l’ai mise sur mon lit. Mon Dieu, plus blanc que les draps, ce corps minuscule me semblait misérable, si décharné : ce n’était que la peau sur les os !

Le corps était parcouru par d’innombrables lignes et traits obscures. Je ne connaissais que trop bien l’origine de ces empreintes, mais je n’avais jamais imaginé qu’elles puissent être si nombreuses !

Elle reprit ses esprits petit à petit, jusqu’à ce qu’elle puisse enfin entrouvrir les yeux qui se fixèrent dans les miens. Je devinais par l’expression du regard et le mouvement des lèvres qu’elle voulait me dire quelque chose. Je me penchais jusqu’à toucher son visage puis, après avoir écouté un moment, je perçus un susurrement presque imperceptible :

– Je l’ai vu ! Tu sais ? Comme je suis heureuse ! Elle ne m’abandonnera plus maintenant, plus jamais !

(Le vent avait l’air de diminuer et le bruit de la mer résonnait plus clair et plus distinct, entre les intervalles tardifs des rafales)

Il lui prit le pouls et il l’a regardé longuement (la voix gémit).

Je le raccompagnais jusqu’au seuil et je retournais près d’elle. Les mots : hémorragie… elle a perdu beaucoup de sang… elle mourra avant la tombée de la nuit, résonnaient dans mes oreilles comme une chose lointaine, qui ne me touchait d’aucune manière. Je ne ressentais plus maintenant l’inquiétude et l’angoisse de tous les instants. J’éprouvais une grande tranquillité d’esprit. Je me disais que tout était fini et je sortis de sa housse le linceul qui m’était destiné. Je me suis ensuite assise à sa tête et j’ai immédiatement commencé le labeur de défaire les coutures, pour le raccourcir.

Plus blanche qu’un cierge, les yeux clos, elle gisait sur le dos en respirant laborieusement. La ressemblance ne m’avait jamais paru si grande qu’à ce moment-là. Les même cheveux, le même ovale du visage, la même petite bouche, la même contraction douloureuse des lèvres. Tu vas la retrouver me disais-je. Comme elles sont heureuses ! Et, persuadée que son ombre était là, à mes côtés, avec elle, je proférais : J’ai tenu mon serment, la voilà, je te la rends comme je l’ai reçu, pure, sans tâche, sanctifiée par le martyre !

Je tombais en larmes. Une désolation immense, une amertume sans limite remplit mon âme. J’entrevis avec terreur la solitude qui m’attendait. La folie prit possession de moi, je m’arrachais les cheveux, je criais atrocement, je maudis le destin… je me calmais tout à coup : elle me regardait. Je pris le linceul et, d’une voix rancunière et haineuse, je lui disais, en le lui mettant sous les yeux : Regarde ! Que penses-tu du vêtement que je suis en train de te faire ? Comme il t’ira bien ! Comme il est confortable et protecteur ! Comme il va te réchauffer quand tu seras sous terre, dans le trou que le fossoyeur est déjà en train de creuser pour toi !

Mais elle ne me répondit pas. Apeurée sans aucun doute par cet horrible costume gris, elle avait tourné la tête contre le mur. Je lui criais en vain : Ah ! Entêtée, tu t’obstines à ne pas voir ! Je t’ouvrirais les yeux par la force. Puis, lui jetant le linceul par-dessus, je la pris par le bras et la retournais d’un coup sec : elle était morte.

(Dehors, le vent souffle avec entrain. Un tourbillon de poussière entre par la porte, envahit le magasin, le plongeant dans une obscurité presque complète. Et, éteinte par le bruit des rafales, on entend par instant résonner la voix :

– Demain c’est le jour des morts et, comme toujours, les fleurs les plus fraîches et les plus belles couronnes pavoiseront sa tombe…

Tout le magasin est recouvert par les ombres. La propriétaire, le menton dans les mains, accoudée au comptoir, elle aussi pareille à une ombre, reste immobile. Le vent siffle, secoue les couronnes qui entonnent une comptine lugubre, accompagnées par les froufrous mortuaires des pétales de tissu et de papier crépon :

– Demain, c’est le jour des morts !

* * *

1La petite vierge. Diminutif familier et plein de tendresse pour parler de la Sainte Vierge.

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Ce recueil est inédit en français, c'est pourquoi j'ai lancé une campagne de financement participatif pour combler ce manque, je vous invite à y jeter un coup d’œil ici.


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L'âme de la machine de Baldomero Lillo

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


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L’âme de la machine

Baldomero Lillo

De l’aube au crépuscule, la silhouette du machiniste dans son bleu de travail se détache au sommet de la plate-forme de la machine. Il travaille douze heures sans interruption.

Les ouvriers qui retirent les chariots de charbon des ascenseurs, le regardent avec une envie non dénuée d’animosité. Envie, parce que, brûlés par le soleil d’été ou détrempés par les pluies de l’hiver, ils se démènent sans relâche, poussant les lourds wagonnets depuis la margelle du puits de mine jusqu’à l’aire de stockage, tandis que lui, sous son toit de zinc, ne bouge pas et ne dépense pas plus d’énergie qu’il n’en faut pour diriger la machine.

Puis, quand les hercheurs courent et halètent dans le vague espoir d’obtenir une seconde de répit après avoir vidé le minerai, à l’envie s’ajoute l’animosité, en voyant l’ascenseur qui les attend, déjà, chargé une nouvelle fois de brouettes pleines à ras bord, alors que le regard sévère du machiniste, du haut de son poste, semble leur dire :

– Plus vite, fainéants, plus vite !

La déception, renouvelée à chaque trajet, leur fait croire que, si la tâche les détruit, la faute en revient à celui-là qui n’a qu’à étirer et contracter le bras pour les éreinter.

Ils ne pourront jamais comprendre que ce labeur, aussi insignifiant qu’il puisse leur paraître, est plus exténuant que celui du galérien attaché à son banc. Lorsque le machiniste prend de la main droite le manche d’acier gouvernant la machine, il fait instantanément partie de l’énorme et complexe organisme de fer. Son être, pensant, se transforme en automate. Son cerveau se paralyse. À la vue du cadran peint en blanc, où s’agite l’aiguille indicatrice, le présent, le passé et l’avenir sont remplacés par l’idée fixe. Ses nerfs en tension, sa pensée, tout en lui se concentre sur les chiffres qui, sur le cadran, représentent les tours de la bobine gigantesque qui enroule seize mètres de câble à chaque révolution.

Les quatorze tours nécessaires à l’ascenseur pour parcourir son trajet vertical s’effectuent en moins de vingt secondes, ainsi une seconde de distraction veut dire une révolution supplémentaire, et une révolution supplémentaire, le machiniste ne le sait que trop bien, c’est : l’ascenseur qui se fracasse là-haut, contre les poulies ; la bobine, arrachée de son axe, qui se précipite comme une avalanche que rien ne peut arrêter, tandis que les pistons, fous, cassent les bielles et font sauter les bouchons des cylindres. Tout cela peut être la conséquence de la plus petite distraction de sa part, d’une seconde d’oubli.

C’est pourquoi ses pupilles, son visage, sa pensée s’immobilisent. Il ne voit rien, n’entend rien de ce qui se passe autour de lui, si ce n’est l’aiguille qui tourne et le marteau indicateur qui cogne au-dessus de sa tête. Et cette attention ne connaît pas la trêve. À peine un ascenseur se montre par la margelle du puits de mine que deux coups de cloches lui font savoir que, en bas, l’autre attend déjà, chargé complètement. Il étire le bras, la vapeur pousse les pistons et siffle en s’échappant par les joints, la bobine enroule rapidement le fil de métal et l’aiguille du cadran tourne en s’approchant rapidement de la flèche de fin. Avant qu’elle ne la croise, il le machiniste attire vers lui la manivelle et la machine stoppe sans bruit, sans saccades, comme un cheval qui mâche bien son mort

Mais alors que le tintement du dernier signal vibre encore dans la plaque métallique, le marteau la blesse à nouveau d’un coup sec et strident à la fois. Le bras du machiniste s’allonge à nouveau sous le mandat impérieux, les engrenages rechignent, les câbles oscillent et la bobine tourne à une vitesse vertigineuse. Et les heures succèdent aux heures, le soleil monte au zénith, redescend ; l’après-midi vient puis décline et le crépuscule, surgissant au ras de l’horizon, élève et étend son immense pénombre de plus en plus vite.

Tout à coup, un sifflement assourdissant rempli l’espace. Les hercheurs lâchent les brouettes et se dressent étincelants. Le labeur du jour a pris fin. Des diverses sections annexes de la mine sortent les ouvriers en une cohue confuse. Dans leur précipitation à abandonner les ateliers, ils se pressent et se bousculent, mais pas une voix ne s’élèvent pour se plaindre ou protester : les visages sont radieux.

Petit à petit, la rumeur de leurs pas sonores s’éloigne et disparaît sur le trottoir envahi par les ombres. La mine est maintenant déserte.

Il n’y a plus que dans la cabine de la machine que l’on distingue une silhouette humaine confuse. C’est le machiniste : assis sur son trône élevé, la main droite appuyée sur la manivelle, il reste immobile dans la demi-obscurité qui l’encercle. Le labeur prenant fin, la tension de ses nerfs a cessé brusquement et il s’est écroulé sur le banc comme une masse inerte.

Un lent processus de retour à l’état normal s’opère dans son cerveau abruti. Il recouvre difficilement ses facultés annulées, atrophiées par douze heures d’obsession, d’idée fixe. L’automate redevient une nouvelle fois une créature de chair et d’os qui voit, qui entend, qui pense, qui souffre.

L’énorme mécanisme gît paralysé. Ses membres puissants, surchauffés par le mouvement, se refroidissent en produisant de légers craquements. C’est l’âme de la machine qui s’échappe par les pores du métal, pour allumer dans les ténèbres qui couvrent le haut trône de fer, les fulgurances tragiques d’une aurore toute rouge de l’horizon jusqu’au zénith.

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


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L'OR de Baldomero Lillo

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


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L’OR

Baldomero Lillo



Un matin où le soleil surgissait des abîmes et se lançait dans l’espace, une embardée de son flamboyant chariot, le fit effleurer le sommet de la montagne.

Dans l’après-midi un aigle, retournant à son aire, vit sur la cime noire, un point si brillant qu’il resplendissait comme une étoile.

Il piqua son vol et aperçut dans une faille rocheuse un rutilant rayon de soleil emprisonné.

— Mon pauvre petit – lui dit l’oiseau compatissant – ne t’inquiète pas, je vais escalader les nuages et je rattraperais le rapide attelage avant qu’il ne disparaisse dans la mer.

Et le prenant dans son bec, il remonta dans les airs pour voler après l’astre qui se précipitait dans le couchant.

Mais, alors qu’il était près d’atteindre le fugitif, l’aigle sentit que le rayon, dans une superbe ingratitude, enflammait le bec crochu qui le ramenait au ciel.

L’aigle irrité ouvrit alors les mandibules et le précipita dans le vide.

Le rayon tomba comme un étoile filante, percuta la terre et se releva avant de s’effondrer à nouveau. Il erra à travers les champs comme une merveilleuse luciole, et son éclat, infiniment plus intense que celui d’un million de diamants, se voyait au milieu du jour, et scintillait de nuit comme un soleil minuscule.

Les hommes, ébahis, cherchèrent durant très longtemps l’explication de ce fait extraordinaire. Jusqu’au jour où les mages et les nécromants déchiffrèrent l’énigme. L’étoile vagabonde n’était autre qu’un filament qui s’était détaché de la chevelure du soleil. Et ils ajoutèrent que celui qui parviendrait à l’emprisonner verrait son existence éphémère se changer en une vie immortelle ; mais, pour attraper le rayon sans être consumé, il fallait tout d’abord extirper de son âme tout vestige d’amour et de piété.

C’est ainsi que tous les liens se brisèrent et qu’il n’y eut plus ni parents, ni enfants, ni frères. Les amants abandonnèrent leurs aimées et l’Humanité toute entière poursuivit, comme une meute déchaînée, le céleste pèlerin tout autour de la Terre. Nuit et jour, des milliers de mains avides se tendaient sans cesse vers la fulgurante braise, dont le contact réduisait à rien les audacieux et ne laissait de leurs corps, de leurs cœurs égoïstes et prétentieux, qu’une poignée de poussière de la couleur du blé mûr, semblable aux rayons du soleil.

Et pourtant ce prodige, sans cesse renouvelé, n’arrêtait pas la nuée de ceux qui partaient à la conquête de l’immortalité. Nul doute que ceux qui succombaient conservaient encore dans leur cœur un vestige de sentiments contraires, et chacun, confiant dans le pouvoir victorieux de son ambition, poursuivait la chasse interminable, sans relâche ni méfiance, sûrs qu’ils étaient du succès final.

Le rayon erra donc aux quatre coins de la planète, marquant son pas de cette traînée de poussière brillante et dorée qui, entraînée par les eaux, pénétra dans la terre et se déposa dans les fissures des roches et le lit des torrents.

Enfin, l’aigle, sa rancœur maintenant évanouie, le prit à nouveau dans son bec et le posa sur la route de l’astre qui montait au zénith.

Et le temps passa. L’oiseau, plusieurs fois centenaire, vit se noyer dans le rien d’innombrables générations. Un jour, l’Amour déplia ses ailes et remonta vers l’infini. Et, croisant sur son passage l’aigle qui voguait dans l’azur, il lui dit :

– Mon règne a pris fin. Regarde là, en bas.

Et la vue pénétrante de l’aigle distingua les hommes occupés à extraire de la terre et du fond des eaux une poussière jaune, blonde comme les épis, dont le contact infiltrait dans leurs veines un feu inconnu.

Et voyant les mortels, dont l’essence de l’âme avait été bouleversée, se battre entre eux comme des lions, l’aigle s’exclama :

– Oui, l’or est un métal précieux. Mélange de lumière et de boue, il a la couleur blonde du rayon de soleil ; mais ses carats sont l’orgueil, l’égoïsme et l’ambition.

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


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03 avril 2015

Petite histoire d'un manuscrit immigré. Une histoire où vous pouvez être le héros

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Né dans une petite maison d'édition indépendante, apprécié par une communauté locale restreinte mais pas pour autant négligeable – il avait même reçu le prix d'honneur au Salon du Livre de Santiago -, El libro cualquiera voulait parler au monde.

    Les parents de ce bambin avaient pris leurs temps pour l'engendrer,

        cherchant à peaufiner chaque cellule de son corps avant de le mettre au monde.

        ils avaient mis en branle chaque cellule de leurs corps pour le mettre au monde.

Fier de leur progéniture, ils firent connaître leur joyau à tous leurs entourages : la famille, bien sûr, les amis, évidemment, les collègues, pas tous, mais encore, les followers du moindre réseau social auxquels ils participaient et autres surfeurs du numérique. Ces créateurs tenaces voulaient parler au monde.

 

     El libro cualquiera était plein d'envie – certains parlèrent d'ambition… Il allait partir, mais il ne savait pas comment, sous quelle forme, dans quelle langue, avec qui. Il passa les frontières et s'installa sous des piles de confrères – certains parlaient de concurrents – sur les grands bureaux éditoriaux des pays homolingues. Ceux-ci étaient encombrés par d'innombrables neveux des prestigieux titres nationaux, envoyés là par leurs parents, eux-mêmes maîtres sur leurs terres.

    Mais il ne se découragea pas. Le pays ne lui était pas familier et, après tout, la vie de best-sellers ne pouvait guère se décider, tout au plus se désirer, et mieux valait l'écarter lorsque l'on était né dans une petite maison indépendante. Le don d'ubiquité dont il était naturellement doté, permis à notre ami de se présenter également

        aux grands circuits de distributions, et de diffusion, qui le remarquèrent à peine.

        aux oncles et cousins d'Amérique qui étaient, pour leurs enfants déjà, à la peine.

Malgré une langue partagée, les pays qui l'entouraient ne purent satisfaire au besoin qu'avait El libro cualquiera de s'ouvrir aux autres, à tous ceux qui, par goût ou par chance, voudraient bien lui faire une place au fond de leurs yeux. Loin de s'exiler dans les tréfonds de la dépression – certains y verraient de la dépréciation – le roman qui se voulait universel souhaitait changer de peau, sans y perdre son âme. Il aurait aimé étendre ses pages et s'envoler vers la Francophonie.

 

    Le trajet le plus court, mais aussi le plus rare quand la maison qui vous a vu naître n'a pas de famille à l'étranger, se faisait immobile.

    Trônant sur l'illustre présentoir d'une librairie fameuse,

    Trônant sur l'étagère pas trop sombre d'une librairie fréquentée,

    Partageant les rayons d'un distributeur local connu des professionnels étrangers,

    Partageant l'étal d'un vendeur ambulant sur le marché où se baladent les touristes,

        El libro cualquiera pouvait espérer taper dans l’œil d'un éditeur de passage, ou d'un scout littéraire au travail, qui saurait l'apprécier et serait en mesure de le publier. Mais, pour la plupart des dix mille maisons d'édition françaises par exemple, la tâche était risquée et le prix à payer, élevé. Parmi la multitude de livres non francophones existants à ce jour, ils n'étaient qu'une poignée, moins de douze milles par an, à se voir commercialiser en France. Quelles chances avait-il, lui qui prosait en espagnol, d'appartenir aux quatre cent trente-neuf titres qui seraient traduits depuis cette langue, commune à tant de peuples?

 

    Par bonheur et par conviction, ses parents ne jouaient pas à la loterie et ils ne manquaient pas d'énergie pour faire voir du pays à leur petit génie.

    Ils mirent en branle toutes les cellules de leurs corps sociaux, et firent le point sur leurs moyens, financiers et humains, pour parvenir à leur faim de partage.

    Ils cassèrent leurs tirelires et conçurent de beaux habits à El libro cualquiera pour le rendre présentable aux personnes respectables.

    Ils firent appel aux institutions culturelles de leur pays d'origine et de leurs collectivités locales, au nom du rayonnement national.

    Ils listèrent les éditeurs de cet ailleurs tant convoité et discutèrent vivement de l'opportunité de s'adresser aux premiers ou aux derniers d'entre eux – nous parlons de renommée et non de qualité.

        Et El libro cualquiera s’élança dans le labyrinthe éditorial français.

 

    Malgré ses habits de lumière et les résumés inventés pour éclairer sa pensée et son style, il ne trouva sur ses chemins que des maisons qui « [le remerciaient] de l’intérêt qu'[il leur portait] mais [elles] ne [pouvaient] pas répondre favorablement à [sa] demande », parfois, et malgré les apparences, il ne « rentrait pas dans la ligne éditoriale » ; serait-il trop marginal ?

    Alors que d'autres auraient déjà mis leur envie dans leur poche avec un mouchoir détrempé de larmes par-dessus, l’œuvre latine ne se résignait pas et elle voulût s'exprimer en français, malgré tout et tous. « Si je leur parle dans leur langue, avec leurs mots, je parviendrais peut-être à me faire entendre d'eux », se disait-il. Mais il n'avait pas d'argent et le taux de change ne le favorisait pas, il ne pouvait raisonnablement pas se payer un traducteur à vingt euros le feuillet. « Prenez un crédit », chuchotaient les sirènes de la Finance aux oreilles de ses géniteurs. Et si, bien que bilingue, on continuait à ne lui donner aucun crédit dans le monde éditorial français. Que feraient-ils d'une dette, sinon une longue et douloureuse diète ?

 

    Moi qui passais par là sur ces entrefaites, je leur racontais l'histoire d'un manuscrit qui avait fait le choix de l'autoédition pour son émigration.

– Voyez-vous, dis-je, je suis moi-même traducteur et, avec une auteure amie, nous avons décidé d'utiliser les outils que nous offre le numérique pour faire voir du pays à l'un de ses petits. Ainsi…

 

La suite de l'histoire est entre vos mains, il ne tient qu'à vous de donner une happy end au récit que je suis en train de faire à El libro cualquiera et, ainsi, lui apporter l'énergie nécessaire pour continuer sur la voie de la francophonie ; laquelle commence ici.

 

 

 

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