SUB-SOLE, le recueil enfin disponible dans son intégralité sur papier et gratuitement en pdf.

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Et voilà, après des mois de boulot pour parvenir à un livre qui ressemble à quelque chose, j’ai l’honneur de vous faire parvenir par ici le recueil dans son intégralité en PDF.

 

Il également disponible maintenant en impression à la demande par là, pour la somme de 7,77 € hors frais de port (si vous ne souhaitez pas faire vos achats par internet, prévenez-moi et je passerais la commande pour vous).

 

Et pour celleux qui ne savent pas de quoi on parle, vous pouvez lire ces contes directement sur ce blog en suivant ce chemin.

 

Je vous souhaite d’excellentes lectures,

 

!!! ILLUSTRAT-RICE/EUR-S !!!

Ces contes vous inspirent ?

Contactez-moi et nous réaliserons ensemble un beau livre illustré.

A bientôt et au plaisir de vous rencontrez

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Sub-Sole de Baldomero Lillo

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).

Ce recueil est inédit en français, c'est pourquoi j'ai lancé une campagne de financement participatif pour combler ce manque, je vous invite à y jeter un coup d’œil ici.

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Sub-Sole

de Baldomero Lillo

 

Assise sur le sable mou, pendant que le petit faisait taire sa faim, Cipriana, les yeux rendus humides et brillants par l'excitation de la marche, embrassa du regard la mer lisse comme une plaine liquide.

Le fabuleux panorama qui se déployait sous ses yeux lui fit oublier un instant sa pénible traversée des grèves littorales. La voûte céleste se reflétait sur les eaux d'un bleu profond. La tranquillité de l'air et la quiétude de la marée basse donnaient à l'océan l'apparence d'un vaste étang diaphane et immobile. Pas une vague, pas une ride sur son transparent cristal. Là-bas, au loin, sur la ligne d'horizon, le voilage d'un bateau interrompait à peine l'auguste solitude des vagues silencieuses.

Cipriana se remit debout après un bref repos. Il lui restait encore un long chemin à parcourir avant d'arriver à l'endroit où elle se rendait. Sur sa droite, un haut promontoire entrait dans la mer, exhibant des versants escarpés et dénués de toute végétation. Sur sa gauche, une grande plage, de blanc sable fin, s'étendait jusqu'à une sombre chaîne de collines s'élevant vers l'Orient. La jeune femme, un panier d'osier pendu à son bras droit, recouvrit l'enfant qui dormait sous les plis de son châle en laine, dont les couleurs criardes, vertes et écarlates, ressortaient intensément sur le gris monotone des dunes. Puis elle descendit lentement le flanc sablonneux et se mit à marcher le long de la plage. La mer avait découvert, en se retirant, une large bande de terrain ferme, légèrement humide, sur laquelle les pieds de la ramasseuse de coquillages ne laissaient qu'une empreinte légère. Aussi loin que l'on puisse tourner le regard, pas un être humain ne se distinguait. Tandis que quelques mouettes virevoltaient sur le blanc ruban que produisait un ressac léger, d'énormes pélicans, les ailes déployées et immobiles, glissaient les uns après les autres au ras des eaux endormies, comme des cerfs-volants suspendus par un fil invisible. Leurs silhouettes fantastiques s'agrandissaient démesurément par-dessus les dunes, avant de doubler le promontoire pour se perdre en haute mer. Après une demi-heure de marche, la ramasseuse de coquillages se retrouva face à de gros blocs de pierres qui lui barraient le passage. À cet endroit, la plage se rétrécissait et finissait par disparaître sous de grandes plaques de roches basaltiques lézardées par de profondes fissures. Cipriana contourna facilement l'obstacle et prit par la gauche pour se retrouver tout à coup dans une crique minuscule, ouverte entre les hautes murailles d'une gorge profonde.

La plage réapparaissait alors, mais très courte et très étroite. L'anse, délimitée par un demi-cercle obscur, était recouverte par l'or pâle du sable qui s'étendait comme un tapis d'une extrême finesse.

Le premier réflexe de la mère fut de chercher un endroit protégé des rayons du soleil, pour y déposer le loupiot. Elle le trouva bien rapidement dans l'ombre projetée par un énorme rocher, dont les flancs, encore humides, conservaient les traces indélébiles des coups de griffes des vagues.

Après avoir choisi le coin qui semblait le plus sec et le plus éloigné de la rive, elle retira l'ample châle de ses épaules et arrangea un lit moelleux au tout-petit qui dormait. Elle le coucha dans ce nid improvisé avec une attention amoureuse pour ne pas le réveiller.

L'enfant, blanc et potelé, très développé pour ses dix mois, avait, à cet instant, les yeux voilés par de fines paupières, roses et transparentes.

La mère resta quelques minutes en extase, dévorant des yeux ce beau visage plein de grâce. La peau brune, de taille moyenne, la chevelure noire et abondante, la jeune femme n'était pas belle1. Ses traits grossiers, ses lignes vulgaires, n'étaient pas attrayants. La grande bouche aux lèvres épaisses montrait une dentition de paysanne, solide et blanche, tandis que ses petits yeux marrons, légèrement enfoncés, manquaient d'expression. Pourtant, quand ce visage se tournait vers le loupiot, les lignes s'adoucissaient, les pupilles brillaient d'une intensité passionnée, et l'ensemble apparaissait agréable, doux et sympathique.

Le soleil, haut sur l'horizon, inondait de lumière ce recoin caché d'une beauté incomparable. Les flancs du défilé disparaissaient sous un mur tissé d'arbustes et de plantes grimpantes. Le cri mélancolique du pic du Chili résonnait à intervalles réguliers par-dessus le bourdonnement léger des insectes et le blanc murmure des vagues entre les pierres.

La tranquillité de l'océan, l'immobilité de l'air et la placidité sereine du ciel avaient quelque chose de la douceur qui se dessinait sur la face du petit et resplendissait dans les pupilles de la mère, subjuguée, malgré elle, par l'irrésistible charme de ce tableau.

Se retournant vers la rive, elle examina la petite plage devant laquelle s'étendait une vaste plate-forme de rochers qui entrait dans la mer sur une cinquantaine de mètres. La roche, lisse et polie, était entrecoupée par d'innombrables failles, tapissées de mousses et d'algues diverses et variées.

Cipriana se déchaussa de ses gros godillots et remonta la jupe de percale décolorée sur ses hanches. Elle prit le panier, traversa la plage asséchée et avança sur les rochers humides et glissants, se baissant à chaque instant pour examiner les failles qu'elle trouvait sur son passage. Ces trous étaient pleins de coquillages de toutes sortes. La jeune femme détachait les mollusques des pierres à l'aide d'un crochet de fer et les jetait dans son panier. Elle interrompait sa tâche de temps en temps pour jeter un regard rapide sur le loupiot, qui continuait de dormir profondément.

L'océan ressemblait à un vaste étang turquoise. Bien que la basse mer soit passée depuis bien longtemps, la marée montait si lentement que seul un œil exercé pouvait percevoir la partie visible de la roche diminuer insensiblement. Les eaux pénétraient plus violemment et plus amplement le long des défilés.

La ramasseuse de coquillages poursuivait sa tâche sans se presser. Elle connaissait bien les lieux et, vu l'heure, elle avait encore largement le temps avant que la plate-forme ne disparaisse sous les flots.

Le panier se remplissait rapidement. Entre les feuilles transparentes du luche2 se détachaient les tons gris des escargots, le blanc mat des tacas3 et le vert visqueux des chapes4. Cipriana, le corps incliné, le panier dans une main et le crochet dans l'autre, allait et venait avec un aplomb absolu sur ce sol glissant. Le bustier serré laissait voir la naissance du cou rond et bronzé de la ramasseuse de coquillages, dont les yeux scrutaient avec vivacité les failles pour y découvrir le coquillage qu'elle arrachait ensuite de la surface rugueuse de la pierre. Elle se redressait de temps en temps pour relever sur la nuque ses cheveux d'un noir profond. Sa taille forte et grossière de paysanne s'élevait sur de larges hanches aux lignes vigoureuses, non dénuées de prestance et de grâce. Le doux baiser du soleil colorait ses grosses joues, et l'air oxygéné qu'elle aspirait à plein poumons faisait bouillir dans les veines le sang de cette jeune fille robuste dans la fleur de l'âge. Le temps passait, la marée montait lentement, envahissant petit à petit les parties basses de la plate-forme, quand tout à coup Cipriana, qui allait d'un bout à l'autre, travaillant consciencieusement, s'arrêta et regarda attentivement à l'intérieur d'une crevasse. Elle se releva et fit un pas en avant ; mais elle tourna sur elle-même presque aussitôt et retourna se poster au même endroit. Ce qui captivait son attention, l'obligeant à faire marche arrière, se trouvait être la coquille d'un escargot qui gisait au fond d'une petite ouverture. Bien que minuscule, d'une forme étrange et rare, elle paraissait plus grande à travers l'eau cristalline.

Cipriana se mit à genoux et introduisit sa main droite dans le trou, mais sans résultat, car la fente était trop petite et elle ne put qu'à peine toucher de la pointe des doigts l'objet nacré. Ce contact ne fit rien d'autre qu'aviver son désir. Elle retira la main et hésita une seconde mais, se souvenant de son fils, elle se dit que la coquille ferait un joli jouet pour le gamin. Et pour pas un sou !

La teinte rose pâle de l'escargot, aux si beaux tons irisés, se détachait avec tant de délicatesse sur la mousse, pareille à un écrin de velours vert, que, faisant une nouvelle tentative, elle passa l'obstacle et pris la précieuse coquille. Elle essaya de retirer sa main mais n'y parvint pas. Elle fit en vain de vigoureux efforts pour s'échapper. Ils se révélèrent tous inutiles : elle était prise au piège. La forme du trou et la viscosité de ses bords avaient permis de glisser avec difficulté le poing à travers la gorge étroite, qui l'enserrait maintenant comme un bracelet et empêchait le passage de la main gonflée par l'effort.

Cipriana n'éprouva, au début, qu'une légère contrariété, qui se transforma en colère sourde au fur et à mesure que le temps passé en d'infructueux efforts. Puis, une vague angoisse, une inquiétude commença à prendre possession de son esprit. Le cœur accéléra ses battements et une sueur froide lui humidifia les tempes. Le sang se paralysa soudainement dans les veines, les pupilles s'agrandirent et un tremblement nerveux secoua ses membres. La terreur déformait ses yeux et son visage ; elle avait vu devant elle une ligne blanche, mobile, qui avançait de quelques pas sur la plage avant de reculer rapidement : l'écume d'une vague. L'image terrifiante de son fils traîné et chamboulé par le flux de la marée se présenta claire et nette à son imagination. Elle poussa un hurlement pénétrant, renvoyé par l'écho du défilé avant de glisser sur les eaux et de s'évanouir au large de l'immensité liquide.

Agenouillée sur la pierre, elle se débattit furieusement quelques minutes. Ses articulations grinçaient et se disloquaient sous la tension de ses muscles, et ses cris semaient la peur chez la population ailée qui cherchait sa nourriture à proximité de la crique : mouettes, corbeaux, hirondelles des mers, prirent leur envol et s'éloignèrent avec empressement, sous la splendeur radieuse du soleil.

La femme avait un terrible aspect : les vêtements trempés de sueur s'étaient collés à la peau, la chevelure en désordre lui cachait en partie le visage atrocement défiguré, les joues s'étaient creusées et les yeux projetaient un éclat extraordinaire. Elle avait cessé de crier et regardait fixement le petit paquet qui gisait sur la plage, en essayant de calculer le temps qu'il faudrait aux vagues pour arriver jusqu'à lui. Ça n'allait pas tarder, la marée précipitait en effet sa marche en avant et, très vite, la plate-forme ne dépassa plus les eaux que de quelques centimètres.

L'océan, calme jusque-là, commençait à bomber le torse et des secousses convulsives ébranlaient ses épaules reluisantes. Des courbes légères, de petites ondulations interrompaient de toutes parts la superficie bleue et lisse. Une houle légère, au murmure caressant et rythmé, commença à fouetter les flancs de la roche et à déposer sur le sable de blancs copeaux de mousse qui, sous les rayons ardents du soleil, prenaient les tons et les reflets de la nacre et de l'arc-en-ciel.

Une ambiance de paix et de sérénité absolues flottait dans l'anse cachée. L'air tiède, imprégné des acres émanations salines, laissait percevoir, à travers la quiétude de ses ondes, le léger claquement de l'eau sur les roches, le bourdonnement des insectes et le cri lointain des faucons marins.

La jeune femme, détruite par les efforts terribles qu'elle avait faits pour se libérer, posait son regard implorant tout autour d'elle, sans trouver ni sur terre ni en mer un être vivant capable de l'aider. Elle appela, en vain, les siens : l'auteure de ses jours, le père de son fils, qui, derrière les dunes, attendaient son retour dans la ferme humble et misérable. Nulle voix ne répondit à la sienne, elle dirigea alors sa vue vers les hauteurs (lo alto) et son amour maternel arracha de son âme inculte et rude, torturée par l'angoisse, des phrases et des prières d'une éloquence déchirante :

- Mon Dieu, ayez pitié de mon fils, sauvez-le, secourez-le ! … Pardon pour mon fils seigneur ! Sainte Vierge, protégez-le ! … Prenez ma vie : ne lui ôtez pas la sienne ! Ma Mère, permettez-moi d'enlever ma main pour l'éloigner ! … Un moment, un instant de plus ! … Je te jure de revenir ici ! Je laisserais les eaux m'avaler, que mon corps soit mis en morceaux sur ces pierres ; je ne bougerais pas, et je mourrais en te bénissant ! Sainte Vierge, arrête la mer ; retiens les vagues ; ne permets pas que je meure désespérée ! Miséricorde Seigneur ! Pitié, mon Dieu ! Écoute-moi Très Sainte Vierge ! Entends-moi, ma Mère !

La première vague qui envahit la plate-forme arracha à la mère un dernier cri de fou désespoir. Puis ne jaillirent de sa gorge que des sons rauques, éteints comme les râles d'un moribond.

L'eau froide rendit à Cipriana son énergie, et la lutte pour s'échapper de la faille recommença, plus furieuse et désespérée qu'auparavant. Ses violentes secousses et le frottement de la chair contre la pierre, avaient gonflé les muscles, et l'anneau de granite qui l'emprisonnait eu l'air de se resserrer autour du poignet.

La masse liquide qui montait sans cesse finit par couvrir la plate-forme. Seule la partie supérieure du buste de la femme agenouillée dépassait au-dessus de l'eau. Dès cet instant, les progrès de la marée furent si rapides que la houle s'approcha bientôt de l'endroit où se trouvait le marmot. Quelques minutes passèrent encore et le moment inévitable arriva. Une vague, allongeant ses griffes élastiques, dépassa le point où dormait le tout-petit qui se réveilla au contact froid de ce brusque bain. Il se tordit comme un ver de terre et lança un hurlement pénétrant.

Pour que rien ne manque à son martyre, la jeune femme ne perdait pas un détail de la scène. Au son de ce cri, qui déchira les fibres les plus profondes de ses entrailles, une rafale de folie fit étinceler ses pupilles égarées, et, telle la bête prise dans le collet qui coupe le membre emprisonné avec ses dents, elle s'inclina sur la pierre, la bouche affamée prête à mordre ; mais ce recours lui était interdit : l'eau, qui la recouvrait jusqu'à la poitrine, l'obligeait à garder la tête relevée.

Sur la plage, les vagues allaient et venaient, joyeuses, folâtres, s'amusant à emballer l'oisillon dans leurs plis. Elles l'avaient défait de sa couche grossière et le petit corps potelé, sans autre vêtement que la chemisette blanche, roulait dans la mousse, agitant désespérément ses jambes et ses bras minuscules. Sa peau lisse et délicate, blessée par les rayons du soleil, reluisait, polie par le choc de l'eau et le frottement rêche et interminable du sable.

Une ultime convulsion fit trembler Cipriana qui regardait tout cela, le cou étiré et les yeux exorbités. Puis, dans le paroxysme de la douleur, sa raison éclata subitement. Tout disparut de sa vue. La lumière de son esprit, fouetté par une rafale formidable, s'éteint, et, tandis que l'énergie et la vigueur, détruits en un instant, cessaient de soutenir le corps dans cette posture forcée, la tête plongea dans l'eau, un léger tourbillon agita les ondes et quelques bulles apparurent sur la surface tranquille de la pleine mer.

Jouet des vagues, l'enfant lançait depuis la rive des vagissements, chaque fois plus faibles et plus tardifs, que l'océan, comme une tendre nounou, s’efforçait de taire. Il multipliait les embrassades, fredonnait ses plus douces chansons, le mettait sur le dos puis sur le ventre, le berçait de-ci de-là, toujours prévenant et infatigable.

Les pleurs cessèrent enfin : le petiot s'était rendormi, et, bien que la figure soit contusionnée, les yeux et la bouche pleins de sable, le sommeil était calme, mais si profond que, lorsque la marée l'entraîna vers la pleine mer et le déposa sur le fond sous-marin, il ne se réveilla plus jamais.

Enfin, tandis que le ciel bleu étendait son rond baldaquin sur la terre et sur les eaux, ce lit nuptial où la mort et la vie se lient éternellement, la douleur infinie de la mère qui, partagée entre les âmes, aurait rendu l'humanité taciturne, ne ternit pas de la plus légère ombre l'harmonie divine de ce tableau palpitant de vie, de douceur, de paix et d'amour.

* * *

1À l'époque, la beauté d'une femme se mesurait à la blancheur de sa peau et la blondeur de ses cheveux. Je présume que cette état de fait vient d'un double rejet : celui de l'indigène et de la travailleuse. En effet, la peau bronzée ne l'est pas grâce au bain de soleil des vacances, mais parce qu'elle passe ces journées travaillant sous un soleil de plomb.

2Nom d'origine mapuche. Porphyra sp ou Porphyra Columbina selon les sources : algue rouge comestible très prisée au Chili.

3Nom d'origine mapuche. Protothaca Thaca : Molusque bivalve comestible à la coquille striée, blanche et tachetée de rouge

4Nom d'origine mapuche. Coquillage comestible des côtes chiliennes.

 

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


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"Veillée funèbre" de Baldomero Lillo

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Ce recueil est inédit en français, c'est pourquoi j'ai lancé une campagne de financement participatif pour combler ce manque, je vous invite à y jeter un coup d’œil ici.


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Veillée funèbre

de Baldomero Lillo

 

Dans la ruelle triste et solitaire les rafales passent en sifflant. Des tourbillons de poussière se forment et pénètrent dans les chambres par les vitres cassées et les portes fissurées.

Le crépuscule recouvre les murs et les toits de sa pénombre rougissante. Un bruit lointain, rauque, comble l’espace entre deux bourrasques : c’est la voix inimitable de la mer.

Dans la petite boutique des pompes funèbres, derrière le comptoir, le visage appuyé sur les paumes des mains, la propriétaire a l’air plongée dans une profonde méditation. Face à elle, une femme vêtue de noir, le visage couvert par une mantille, parle d’une voix qui résonne dans le silence avec la tristesse cadencée d’une prière ou d’une confession.

Quelques couronnes et croix de papier crépon reposent entre les deux femmes.

La voix monotone murmure :

… Après m’avoir longuement regardée de ces yeux clairs, embués maintenant par l’agonie, elle se releva dans le lit en m’agrippant par la main, et elle me dit sur un ton que je n’oublierai jamais :

– Fais-moi la promesse de ne pas l’abandonner ! Jure-moi pour le salut de ton âme que tu seras comme une mère pour elle ! Que tu veilleras sur son innocence et son bonheur comme je l’aurais fait moi-même !

Je l’ai embrassé en pleurant, j’ai promis et juré tout ce qu’elle voulait.

(La porte tremble, secouée par une rafale de vent, les gonds lancent un grincement aigu, et la voix plaintive poursuit:)

– Elle avait à peine douze ans, elle était blonde, blanche, avait des yeux bleus si candides, si doux, comme ceux de la virjencita1 de mon autel. Travailleuse, appliquée, elle devinait mes attentes : je ne pouvais jamais rien lui reprocher et, pourtant, je la maltraitais. Petit à petit, des paroles sévères je passais insensiblement aux coups. Une haine féroce en son encontre, et contre tout ce qui provenait d’elle, se nicha dans mon cœur.

Son humilité, ses pleurs, l’expression timide de ses yeux, si résignés et suppliants, m’exaspéraient. Hors de moi, je la prenais parfois par les cheveux et la traînais sur toute la longueur de la chambre. Je m’essoufflais alors à la fracasser contre les murs et contre les meubles.

Puis, quand je la voyais aller et venir en silence, les yeux pleins de larmes, remettant à leur place les chaises renversées sur le sol, je sentais mon cœur comme enserré dans une poigne de fer. Un je ne sais quoi d’angoisse et de douleur, de tendresse et de repentir, montait du plus profond de mon être et se nouait dans ma gorge. J’éprouvais alors des envies irrésistibles de pleurer à grands cris, de lui demander pardon à genoux, de la prendre dans mes bras et de la dévorer de baisers.

(Des pas précipités passèrent devant la porte. La narratrice s’est retournée à moitié et son profil anguleux se détacha un instant de l’ombre, avant de s’éclipser immédiatement).

La maladie (la voix se fait ici opaque et tremblotante) me clouait parfois au lit pour de nombreux jours. Il fallait voir alors le soin qu’elle mettait pour s’occuper de moi ! Avec quelle sollicitude aimante elle m’aidait à changer de position ! Comme une mère pour son fils, elle m’entourait le cou de ses maigres petits bras pour que je puisse me relever.

Toujours silencieuse, elle s’occupait de tout : elle faisait les courses, allumait le feu, préparait les repas. La nuit, le moindre mouvement brusque, la plainte la plus légère qui pouvait m’échapper, et elle était déjà près de moi, me demandant de sa voix d’ange :

– Tu m’appelles maman, tu as besoin de quelque chose ?

Je la repoussais doucement mais sans lui parler. Je ne voulais pas que l’écho de ma voix trahisse l’émotion qui me saisissait. Alors, dans l’obscurité de ces longues nuits sans sommeil, un remords tenace m’assaillait et me rongeait le sang. Le parjure commis, le caractère abominable de ma conduite, m’apparaissait dans toute sa terrible nudité. Je mordais les draps pour étouffer les sanglots, j’invoquais la défunte pour lui demander pardon et je faisais d’ardentes promesses d’amendement, me condamnant, si je ne les tenais pas, aux tortures éternelles que Dieu réserve aux réprouvés.

(La vendeuse, dans la même position, écoutait les lèvres pincées, son visage immobile illuminé par la clarté ténue et indécise du crépuscule).

Mais la lumière de l’aube – poursuit l’endeuillée – et la vue de cette pâle figure, dont les yeux me regardaient avec l’humilité d’un chiot battu, envoyaient au diable toutes ces belles promesses. Regardez comme elle dissimule, l’hypocrite, me disais-je ! Tu prends plaisir à me voir souffrir, je le devine, je le lis dans tes yeux ! J’essayais en vain de résister à cet étrange et mystérieux pouvoir qui me poussait à ces actes féroces de cruauté, et qui me terrifiaient une fois satisfaits.

Je croyais voir dans sa sollicitude, dans sa soumission, dans son humilité, un reproche muet, une censure perpétuelle. Et son silence, ses pas feutrés, sa résignation pour recevoir les coups, ses aïe contenus, l’absence de plainte, de rébellion, tout cela m’amenait à imaginer autant d’autres outrages qui me remplissaient de colère à en devenir folle.

Comme je la détestais alors, mon Dieu, comme je la détestais !

(Dans le magasin désert, les ombres envahissent les recoins, effaçant les contours des objets. La noire silhouette de la femme s’agrandit et son ton acquiert de lugubres inflexions).

– C’était au début de l’hiver. Elle commença à tousser. Deux tâches rouges apparurent sur ses joues et ses yeux prirent une étincelle étrange, fébrile. Je la regardais trembler sans cesse et je me disais qu’il fallait changer ses vêtements légers par d’autres plus adaptés à la saison. Mais je ne le faisais pas… et le temps était de plus en plus rude… le soleil se voyait à peine.

(La narratrice fit une pause ; un gémissement étouffé jaillit de sa gorge, puis elle continua) :

– J’avais déjà éteint la lumière depuis longtemps. Le battement de la pluie et le mugissement du vent, qui soufflait furieusement au-dehors, m’empêchaient de dormir. Dans le lit couvert et chaud, cette musique produisait en moi une douce volupté. Une quinte de toux soudaine éclata et me sortit de cette torpeur : mes nerfs se crispèrent, et j’attendais, anxieuse, que cet insupportable bruit cesse.

Mais, à peine l’une se finissait qu’une autre, encore plus longue et plus violente, commençait. Je me réfugiais sous les couvertures, enfonçais la tête sous l’oreiller : rien à faire. Cette toux sèche, vibrante, résonnait dans mes oreilles, m’assourdissait de son martèlement continu.

Je n’ai pu résister plus longtemps et je m’assis sur le lit. Je lui criais d’une voix que la colère devait rendre terrible : Tais-toi, tais-toi misérable !

Une rumeur comprimée me répondit. Je compris qu’elle essayait d’étouffer les quintes, se couvrant la bouche avec les mains et les draps, mais la toux triomphait toujours.

Je ne sais pas comment j’avais sauté au bas du lit, mais quand mes pieds cognèrent contre la paillasse, je me penchais et cherchais en tâtonnant cette chevelure longue et dorée. Puis, l’agrippant des deux mains, je tirais furieusement dessus. Elle comprit sans doute mon intention quand nous nous sommes retrouvées près de la porte, car, pour la première fois, elle essaya de m’opposer résistance et, cherchant à se libérer, elle s’écria avec une peur indicible :

– Non, non, pardon, pardon !

Mais j’avais déjà tiré le verrou… Une rafale de vent et d’eau entra par la fente et me fouetta le visage violemment.

Agrippée à mes jambes, elle implorait d’une voix déchirante :

– Non, non maman, maman !

Je réunis mes forces et la jetai dehors. Je fermais la porte immédiatement et je retournais dans mon lit, tremblante de terreur.

(La propriétaire écoute attentive et muette, ses yeux s’animent, sous l’arcade sourcilière, lorsque la voix opaque et voilée baisse d’intensité).

Elle resta longtemps près de la porte, d’où jaillissaient ses pleurs, interrompus à chaque instant par des quintes de toux. Je croyais entendre parfois, au milieu du bruit du vent et de la pluie qui étouffait ses cris, le tremblement de ses membres et le claquement de ses dents.

Petit à petit ses mots :

– Ouvrez-moi, maman, ma petite maman ; j’ai peur maman ! s’affaiblissaient, jusqu’à s’éteindre totalement.

Je me dis : elle est allée sous l’appentis, au fond du patio, le seul endroit où elle peut s’abriter de la pluie. Le remords s’éleva alors du plus profond de ma conscience et m’accusa de sa voix effrayante :

La malédiction de Dieu va te tomber dessus, criait-elle… Tu es en train de l’assassiner ! Lève-toi et ouvre-lui !… Il est encore temps !

Cent fois j’essayais de sortir du lit, mais une force irrémédiable me retenait sous les draps, tourmentée et délirante.

Quelle affreuse nuit, mon Dieu !

(Quelque chose comme un sanglot convulsif suivi ces mots. Il y eut quelques secondes de silence, puis, une voix plus fatiguée, plus attristée continua:)

Quand je me réveillais, une grande clarté illuminait la pièce. Je me tournais vers la fenêtre et vis le ciel bleu à travers les carreaux. La bourrasque était passée et le jour se montrait splendide, plein de soleil. Je sentais mon corps douloureux, énervé par la fatigue ; la tête me pesait sur les épaules comme un énorme poids. Les idées germaient de mon cerveau abruti, comme obscurcies par la brume. J’essayais de me rappeler quelque chose, mais je n’y arrivais pas. Tout à coup, à la vue de la paillasse vide dans le coin de la chambre, ma mémoire se réveilla et me révéla d’un coup ce qui c’était passé.

Je sentis quelque chose d’oppressant se nouer dans ma gorge. Une idée horrible me perfora le cerveau, comme un fer incandescent.

Tremblante d’effroi, subissant un claquement de dents incontrôlable, je me traînais plus que je ne marchais jusqu’à la porte ; mais, tandis que je posais la main sur le verrou, une terreur invincible m’a retenue. Mon corps se plia soudainement et j’eus la vision rapide d’une chute. Quand je repris mes esprits, j’étais étendue de mon long sur les pavés. J’avais les membres meurtris, le visage et les mains couverts de sang.

Je me relevais et j’ouvris… Par manque d’appui, elle tomba dans la pièce. En boule, les jambes repliées, les mains croisées et le menton appuyé sur la poitrine, elle avait l’air de dormir. On pouvait voir sur la chemise de grandes tâches rouges. Je la lui enlevais et je l’ai mise sur mon lit. Mon Dieu, plus blanc que les draps, ce corps minuscule me semblait misérable, si décharné : ce n’était que la peau sur les os !

Le corps était parcouru par d’innombrables lignes et traits obscures. Je ne connaissais que trop bien l’origine de ces empreintes, mais je n’avais jamais imaginé qu’elles puissent être si nombreuses !

Elle reprit ses esprits petit à petit, jusqu’à ce qu’elle puisse enfin entrouvrir les yeux qui se fixèrent dans les miens. Je devinais par l’expression du regard et le mouvement des lèvres qu’elle voulait me dire quelque chose. Je me penchais jusqu’à toucher son visage puis, après avoir écouté un moment, je perçus un susurrement presque imperceptible :

– Je l’ai vu ! Tu sais ? Comme je suis heureuse ! Elle ne m’abandonnera plus maintenant, plus jamais !

(Le vent avait l’air de diminuer et le bruit de la mer résonnait plus clair et plus distinct, entre les intervalles tardifs des rafales)

Il lui prit le pouls et il l’a regardé longuement (la voix gémit).

Je le raccompagnais jusqu’au seuil et je retournais près d’elle. Les mots : hémorragie… elle a perdu beaucoup de sang… elle mourra avant la tombée de la nuit, résonnaient dans mes oreilles comme une chose lointaine, qui ne me touchait d’aucune manière. Je ne ressentais plus maintenant l’inquiétude et l’angoisse de tous les instants. J’éprouvais une grande tranquillité d’esprit. Je me disais que tout était fini et je sortis de sa housse le linceul qui m’était destiné. Je me suis ensuite assise à sa tête et j’ai immédiatement commencé le labeur de défaire les coutures, pour le raccourcir.

Plus blanche qu’un cierge, les yeux clos, elle gisait sur le dos en respirant laborieusement. La ressemblance ne m’avait jamais paru si grande qu’à ce moment-là. Les même cheveux, le même ovale du visage, la même petite bouche, la même contraction douloureuse des lèvres. Tu vas la retrouver me disais-je. Comme elles sont heureuses ! Et, persuadée que son ombre était là, à mes côtés, avec elle, je proférais : J’ai tenu mon serment, la voilà, je te la rends comme je l’ai reçu, pure, sans tâche, sanctifiée par le martyre !

Je tombais en larmes. Une désolation immense, une amertume sans limite remplit mon âme. J’entrevis avec terreur la solitude qui m’attendait. La folie prit possession de moi, je m’arrachais les cheveux, je criais atrocement, je maudis le destin… je me calmais tout à coup : elle me regardait. Je pris le linceul et, d’une voix rancunière et haineuse, je lui disais, en le lui mettant sous les yeux : Regarde ! Que penses-tu du vêtement que je suis en train de te faire ? Comme il t’ira bien ! Comme il est confortable et protecteur ! Comme il va te réchauffer quand tu seras sous terre, dans le trou que le fossoyeur est déjà en train de creuser pour toi !

Mais elle ne me répondit pas. Apeurée sans aucun doute par cet horrible costume gris, elle avait tourné la tête contre le mur. Je lui criais en vain : Ah ! Entêtée, tu t’obstines à ne pas voir ! Je t’ouvrirais les yeux par la force. Puis, lui jetant le linceul par-dessus, je la pris par le bras et la retournais d’un coup sec : elle était morte.

(Dehors, le vent souffle avec entrain. Un tourbillon de poussière entre par la porte, envahit le magasin, le plongeant dans une obscurité presque complète. Et, éteinte par le bruit des rafales, on entend par instant résonner la voix :

– Demain c’est le jour des morts et, comme toujours, les fleurs les plus fraîches et les plus belles couronnes pavoiseront sa tombe…

Tout le magasin est recouvert par les ombres. La propriétaire, le menton dans les mains, accoudée au comptoir, elle aussi pareille à une ombre, reste immobile. Le vent siffle, secoue les couronnes qui entonnent une comptine lugubre, accompagnées par les froufrous mortuaires des pétales de tissu et de papier crépon :

– Demain, c’est le jour des morts !

* * *

1La petite vierge. Diminutif familier et plein de tendresse pour parler de la Sainte Vierge.

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


Ce recueil est inédit en français, c'est pourquoi j'ai lancé une campagne de financement participatif pour combler ce manque, je vous invite à y jeter un coup d’œil ici.


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L'âme de la machine de Baldomero Lillo

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


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L’âme de la machine

Baldomero Lillo

De l’aube au crépuscule, la silhouette du machiniste dans son bleu de travail se détache au sommet de la plate-forme de la machine. Il travaille douze heures sans interruption.

Les ouvriers qui retirent les chariots de charbon des ascenseurs, le regardent avec une envie non dénuée d’animosité. Envie, parce que, brûlés par le soleil d’été ou détrempés par les pluies de l’hiver, ils se démènent sans relâche, poussant les lourds wagonnets depuis la margelle du puits de mine jusqu’à l’aire de stockage, tandis que lui, sous son toit de zinc, ne bouge pas et ne dépense pas plus d’énergie qu’il n’en faut pour diriger la machine.

Puis, quand les hercheurs courent et halètent dans le vague espoir d’obtenir une seconde de répit après avoir vidé le minerai, à l’envie s’ajoute l’animosité, en voyant l’ascenseur qui les attend, déjà, chargé une nouvelle fois de brouettes pleines à ras bord, alors que le regard sévère du machiniste, du haut de son poste, semble leur dire :

– Plus vite, fainéants, plus vite !

La déception, renouvelée à chaque trajet, leur fait croire que, si la tâche les détruit, la faute en revient à celui-là qui n’a qu’à étirer et contracter le bras pour les éreinter.

Ils ne pourront jamais comprendre que ce labeur, aussi insignifiant qu’il puisse leur paraître, est plus exténuant que celui du galérien attaché à son banc. Lorsque le machiniste prend de la main droite le manche d’acier gouvernant la machine, il fait instantanément partie de l’énorme et complexe organisme de fer. Son être, pensant, se transforme en automate. Son cerveau se paralyse. À la vue du cadran peint en blanc, où s’agite l’aiguille indicatrice, le présent, le passé et l’avenir sont remplacés par l’idée fixe. Ses nerfs en tension, sa pensée, tout en lui se concentre sur les chiffres qui, sur le cadran, représentent les tours de la bobine gigantesque qui enroule seize mètres de câble à chaque révolution.

Les quatorze tours nécessaires à l’ascenseur pour parcourir son trajet vertical s’effectuent en moins de vingt secondes, ainsi une seconde de distraction veut dire une révolution supplémentaire, et une révolution supplémentaire, le machiniste ne le sait que trop bien, c’est : l’ascenseur qui se fracasse là-haut, contre les poulies ; la bobine, arrachée de son axe, qui se précipite comme une avalanche que rien ne peut arrêter, tandis que les pistons, fous, cassent les bielles et font sauter les bouchons des cylindres. Tout cela peut être la conséquence de la plus petite distraction de sa part, d’une seconde d’oubli.

C’est pourquoi ses pupilles, son visage, sa pensée s’immobilisent. Il ne voit rien, n’entend rien de ce qui se passe autour de lui, si ce n’est l’aiguille qui tourne et le marteau indicateur qui cogne au-dessus de sa tête. Et cette attention ne connaît pas la trêve. À peine un ascenseur se montre par la margelle du puits de mine que deux coups de cloches lui font savoir que, en bas, l’autre attend déjà, chargé complètement. Il étire le bras, la vapeur pousse les pistons et siffle en s’échappant par les joints, la bobine enroule rapidement le fil de métal et l’aiguille du cadran tourne en s’approchant rapidement de la flèche de fin. Avant qu’elle ne la croise, il le machiniste attire vers lui la manivelle et la machine stoppe sans bruit, sans saccades, comme un cheval qui mâche bien son mort

Mais alors que le tintement du dernier signal vibre encore dans la plaque métallique, le marteau la blesse à nouveau d’un coup sec et strident à la fois. Le bras du machiniste s’allonge à nouveau sous le mandat impérieux, les engrenages rechignent, les câbles oscillent et la bobine tourne à une vitesse vertigineuse. Et les heures succèdent aux heures, le soleil monte au zénith, redescend ; l’après-midi vient puis décline et le crépuscule, surgissant au ras de l’horizon, élève et étend son immense pénombre de plus en plus vite.

Tout à coup, un sifflement assourdissant rempli l’espace. Les hercheurs lâchent les brouettes et se dressent étincelants. Le labeur du jour a pris fin. Des diverses sections annexes de la mine sortent les ouvriers en une cohue confuse. Dans leur précipitation à abandonner les ateliers, ils se pressent et se bousculent, mais pas une voix ne s’élèvent pour se plaindre ou protester : les visages sont radieux.

Petit à petit, la rumeur de leurs pas sonores s’éloigne et disparaît sur le trottoir envahi par les ombres. La mine est maintenant déserte.

Il n’y a plus que dans la cabine de la machine que l’on distingue une silhouette humaine confuse. C’est le machiniste : assis sur son trône élevé, la main droite appuyée sur la manivelle, il reste immobile dans la demi-obscurité qui l’encercle. Le labeur prenant fin, la tension de ses nerfs a cessé brusquement et il s’est écroulé sur le banc comme une masse inerte.

Un lent processus de retour à l’état normal s’opère dans son cerveau abruti. Il recouvre difficilement ses facultés annulées, atrophiées par douze heures d’obsession, d’idée fixe. L’automate redevient une nouvelle fois une créature de chair et d’os qui voit, qui entend, qui pense, qui souffre.

L’énorme mécanisme gît paralysé. Ses membres puissants, surchauffés par le mouvement, se refroidissent en produisant de légers craquements. C’est l’âme de la machine qui s’échappe par les pores du métal, pour allumer dans les ténèbres qui couvrent le haut trône de fer, les fulgurances tragiques d’une aurore toute rouge de l’horizon jusqu’au zénith.

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


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L'OR de Baldomero Lillo

Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


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L’OR

Baldomero Lillo



Un matin où le soleil surgissait des abîmes et se lançait dans l’espace, une embardée de son flamboyant chariot, le fit effleurer le sommet de la montagne.

Dans l’après-midi un aigle, retournant à son aire, vit sur la cime noire, un point si brillant qu’il resplendissait comme une étoile.

Il piqua son vol et aperçut dans une faille rocheuse un rutilant rayon de soleil emprisonné.

— Mon pauvre petit – lui dit l’oiseau compatissant – ne t’inquiète pas, je vais escalader les nuages et je rattraperais le rapide attelage avant qu’il ne disparaisse dans la mer.

Et le prenant dans son bec, il remonta dans les airs pour voler après l’astre qui se précipitait dans le couchant.

Mais, alors qu’il était près d’atteindre le fugitif, l’aigle sentit que le rayon, dans une superbe ingratitude, enflammait le bec crochu qui le ramenait au ciel.

L’aigle irrité ouvrit alors les mandibules et le précipita dans le vide.

Le rayon tomba comme un étoile filante, percuta la terre et se releva avant de s’effondrer à nouveau. Il erra à travers les champs comme une merveilleuse luciole, et son éclat, infiniment plus intense que celui d’un million de diamants, se voyait au milieu du jour, et scintillait de nuit comme un soleil minuscule.

Les hommes, ébahis, cherchèrent durant très longtemps l’explication de ce fait extraordinaire. Jusqu’au jour où les mages et les nécromants déchiffrèrent l’énigme. L’étoile vagabonde n’était autre qu’un filament qui s’était détaché de la chevelure du soleil. Et ils ajoutèrent que celui qui parviendrait à l’emprisonner verrait son existence éphémère se changer en une vie immortelle ; mais, pour attraper le rayon sans être consumé, il fallait tout d’abord extirper de son âme tout vestige d’amour et de piété.

C’est ainsi que tous les liens se brisèrent et qu’il n’y eut plus ni parents, ni enfants, ni frères. Les amants abandonnèrent leurs aimées et l’Humanité toute entière poursuivit, comme une meute déchaînée, le céleste pèlerin tout autour de la Terre. Nuit et jour, des milliers de mains avides se tendaient sans cesse vers la fulgurante braise, dont le contact réduisait à rien les audacieux et ne laissait de leurs corps, de leurs cœurs égoïstes et prétentieux, qu’une poignée de poussière de la couleur du blé mûr, semblable aux rayons du soleil.

Et pourtant ce prodige, sans cesse renouvelé, n’arrêtait pas la nuée de ceux qui partaient à la conquête de l’immortalité. Nul doute que ceux qui succombaient conservaient encore dans leur cœur un vestige de sentiments contraires, et chacun, confiant dans le pouvoir victorieux de son ambition, poursuivait la chasse interminable, sans relâche ni méfiance, sûrs qu’ils étaient du succès final.

Le rayon erra donc aux quatre coins de la planète, marquant son pas de cette traînée de poussière brillante et dorée qui, entraînée par les eaux, pénétra dans la terre et se déposa dans les fissures des roches et le lit des torrents.

Enfin, l’aigle, sa rancœur maintenant évanouie, le prit à nouveau dans son bec et le posa sur la route de l’astre qui montait au zénith.

Et le temps passa. L’oiseau, plusieurs fois centenaire, vit se noyer dans le rien d’innombrables générations. Un jour, l’Amour déplia ses ailes et remonta vers l’infini. Et, croisant sur son passage l’aigle qui voguait dans l’azur, il lui dit :

– Mon règne a pris fin. Regarde là, en bas.

Et la vue pénétrante de l’aigle distingua les hommes occupés à extraire de la terre et du fond des eaux une poussière jaune, blonde comme les épis, dont le contact infiltrait dans leurs veines un feu inconnu.

Et voyant les mortels, dont l’essence de l’âme avait été bouleversée, se battre entre eux comme des lions, l’aigle s’exclama :

– Oui, l’or est un métal précieux. Mélange de lumière et de boue, il a la couleur blonde du rayon de soleil ; mais ses carats sont l’orgueil, l’égoïsme et l’ambition.

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Ce conte a été écrit par le “père du réalisme social chilien”, Baldomero Lillo, et publié en 1907 dans le recueil Sub Sole (lisez-le en streaming et en VO ou téléchargez-le).


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25 janvier 2015

Poème de Francisco Vaquero Sánchez, Directeur de la Maison-Musée Federico García Lorca Valderrubio, Grenade, Espagne

Lien vers la version pdf: V (a María Mata) 

Francisco Vaquero Sánchez,

Directeur de la Maison-Musée Federico García Lorca

Valderrubio, Grenade, Espagne

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23 janvier 2015

Poésie: "Nous ne le dirons jamais assez"

Les lions ont envahi les rues et les écrans

Colonisant la vie, la vue et les enfants.

Se croyant majestueux, auréolés de gloire,

Ils naviguent, orgueilleux, à travers les miroirs.

Leurs crinières argentées,

Imitation platine,

Les dents bien affilées

Et un sourire de frime,

Ils s'élancent joyeusement

Aux cous de leurs parents

Pour les mordre sans gène,

Au chaud des halogènes.



Nous voilà ébahis par leur courage,

Par leur indépendance, liberté sans nuage,

Reconnaissant en eux un modèle de vertu,

Priant ces nouveaux dieux, d'une voix toute émue,

D'indiquer le chemin,

De nous prendre la main

Et de nous accepter

Dans leurs glorieuses cités.



Pourtant, de temps en temps,

Un aigle né.

Fier de son vol, de ses allants

Et de sa destinée.

Il choisit ses instants.

Point de fatalité

Aux discours lénifiants, clamant la Vérité,

Des penseurs – soit-disant – par les lions adoubés,

Nourris par leurs penchants, fausse Rationalité.



L'aigle, méprisant, regarde la cour des lions,

Observe leurs journées mais pas seulement:

Il scrute aussi la nuit floutée par les néons,

Les hyènes, les rats et tous les prétendants.

Il s’intéresse aux lionnes

Qu'il appelle "cochonnes"

A cause de leurs idées:

Soumises par avarice,

Jalouses, conservatrices –

Il approuve, au contraire, les sexualités libérées.



De retour dans son aire,

Il analyse, compare et prend des airs.

Puis fait remarquer ce détail:

Pour que la vie des lions ne déraille,

Ils ont besoin de nous et de notre ferraille.

Malgré leurs regards, et même s'ils nous raillent,

Leurs forces viennent de nous, nous autres pauvre bétail

Qui luttons entre nous –

Pauvres fous ! –

Qui justifions les loups –

Pauvres cons !

Qui jouons des coudes,

Quand il faut les serrer,

Qui frappons des poings,

Quand il faut les lever,

Pour plus d’Égalité et de Fraternité,

Éléments essentiels à notre Liberté.

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09 décembre 2014

Poèmes de Myriam Bianchi

Sommaire

  

Te Modeler

 

La Noblesse du Bambou

 

“Bramasole”

 

Arrogance

 

Paysage Surréaliste

 

Traductions_Paul_Bétous_Poèmes_Myriam_Bianchi

Et si vous désirez plus de poésie, voici les miennes: Poèmes inédits écrits à l'occasion de la rencontre interdisciplinaire « El Universo Campesino de García Lorca »

 

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10 novembre 2014

Poèmes inédits écrits à l'occasion de la rencontre interdisciplinaire « El Universo Campesino de García Lorca »

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Vous retrouverez ces poèmes ainsi que les conférences, en français, réalisées lors de ces rencontres sur la page dédiée (cf lien ci-contre ou ici)

Je vous invite à découvrir ces deux poèmes, Pequeño homenaje a Federico García Lorca et Un refrain aigre-doux, signant mon retour – sans lendemain ? – à la poésie dans le cadre de la rencontre interdisciplinaire « El Universo Campesino de García Lorca » réalisée du 3 au 6 novembre 2014 à Montevidéo et Maldonado, à l'occasion du 80ème anniversaire de la visite du poète espagnol en Uruguay.

 

 

 

 

Les invito a descubrir estos dos poemas, Pequeño homenaje a Federico García Lorca y Un refrán agridulce, volviéndome así a la poesía, realizados para el encuentro multidisciplinario « El Universo Campesino de García Lorca » realizado entre el 3 y el 6 de noviembre del 2014 en Montevideo y Maldonado, para festejar el 80mo aniversario de la visita del poeta español en Uruguay.

 

 

 

 

 

Pequeño homenaje a Federico García Lorca

Federico García la Loca...

 Nos contaría el fascista,

 Sonriendo,

 Amargado,

 Destrozó al poeta,

 Encarnación de Andalucía.

 

No pueden averiguar

 Lo importante cantar,

 Cuando por sola música,

 Escuchan la metralleta.

 

Repubíblica en la mano,

 Todo van prohibiendo:

 No pensar!

 No tocar!

 Que más les importó?

 El alma bien domesticado.

 

Pero nos viene el teatro,

 Y se grita un cante jondo!

 Ya no existe rendición

 Frente a la dominación.

 

Pidiendo más autoridad

 No hay más felicidad

 Sí veneno,

 Desencanto.

 Con generosidad

 Llegara la Libertad.

 

 Por eso compañeros,

 Inspirando en Eros,

 No dejamos al olvido

 El arte de Federico.

 

 

Un refrain aigre-doux

(La lecture se fait de haut en bas en commençant par la colonne de gauche, exceptés les vers de la colonne du milieu qui prennent place comme 3ème et 6ème vers pour chaque colonne.)

 

La mer et les vagues à lames de fond,

 

L'amer et les vagues à l'âme défont,

Dansent tant que mes yeux

 

Dans ce temps que mes aïeux

 

Ne comprennent plus

 

Le jeu des poissons

 

Le Je : des poisons

Qui scintillent dans le chœur des mers

 

Qui s'instillent dans le cœur des mères

 

Je répète (?)

 

 



Traducción literal:

Un refrán agridulce

(La lectura se hace de arriba por abajo, empezando con la columna de la izquierda, excepto los versos de la columna del medio, los cuales son los versos 3 y 6 de cada columna.)

 

El mar y las olas, con mar de fondo,

 

El amargo y la melancolía deshacen,

Bailan tanto que mis ojos

 

En estos tiempos que mis antepasados

 

Ya no entienden

 

El juego de los peces

 

El Yo. Venenos

Que centellan en el coro de los mares

 

Que se instilan en el corazón de las madres

 

Repito (?)

 

 Format pdf: Garcia_Lorca

 

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