La mesa que seduceAutobiographie culinaire de Ximena Mondragón Randall, épouse de l'ex-ambassadeur du Mexique en Uruguay. Femme comme toutes les femmes, vivant sa vie de travailleuse, mère et maitresse de maison, elle profite de son nouveau statut de "femme de l'ambassadeur" pour se concentrer sur une part essentielle de sa vie, la gastronomie de son pays. Elle se forme comme Chef à Montevideo (Uruguay) et renouvelle le protocole dans la résidence diplomatique pour la rendre,à la fois, plus chaleureuse et plus ancrée dans la culture mexicaine. Elle écrit alors ce livre, La table qui séduit et enlace - recettes d'une ambassade mexicaine, pour prolonger cette expérience de partage.

 

PREMIÈRE PARTIE

A la table ou au lit, on n'appelle qu'une fois.

Proverbe populaire mexicain

 

LA CUISINE DANS MA VIE

 

La cuisine a toujours joué un rôle essentiel dans les moments décisifs de ma vie. Quand je suis retournée au Mexique, après avoir vécu la majeure partie de mon enfance et la totalité de mon adolescence à Cuba, la gastronomie et l'art mexicains me sauvèrent d'une violente crise d'adaptation. Ils me permirent de tenir debout, pour m'intégrer et m'approprier le pays où je suis née et qui m'avait été étranger jusqu'alors.

Des années plus tard, quand j'ai déménagé pour Montevideo, la cuisine me montra une fois encore le chemin à suivre pour donner un sens à ma vie, dans un environnement qui m'était alors inconnu et semé de défis à surmonter.

Je voudrais partager cette histoire.

Il y a bien longtemps, quand mes enfants sont nés, j'ai dû assumer la responsabilité du logis, avec tout ce que cela implique. C'est avec naturel, quoique fascinée, que j'ai fait de la cuisine mon espace créatif, un lieu de rencontre avec mon être intime ; au fur et à mesure, je lui donnais autant d'importance qu'au reste de la maison et je la garnissais, non seulement d'arômes, mais aussi d'objets décoratifs, de fleurs, de corbeilles pleines de fruits et de légumes et, bien sûr, de couleurs vives.

Durant ces années à Mexico, c'est dans la cuisine que se déroulaient les conversations cruciales avec le père de mes enfants et avec chacun d'eux. Avec mes enfants, j'avais l'habitude de parler de leur éducation, de leur développement, de leurs amis. Je me souviens particulièrement d'une discussion qui me marqua profondément, avec Mariana, alors adolescente, et de la façon dont elle se termina : par une embrassade mère-fille qui reste encore vive dans ma mémoire. Notre cuisine était la scène de tous les événements importants pour famille et c'est là que, des années plus tard, tandis que je jetais les pâtes dans la casserole, je reçu l'appel de Cassio Luiselli, mon compagnon actuel, qui me proposait de venir vivre avec lui à Montevideo.

Nombreux sont les souvenirs et les sensations qui me viennent aujourd'hui, tandis que j'écris, à propos de ma relation avec la cuisine et l'art de cuisiner. La saveur du chocolat chaud et des churros, ou des œufs brouillés à la saucisse de mon enfance à Mexico – qui me manquèrent tellement à Cuba. Et ces fois où, en primaire, durant les cours d'histoire, mon esprit divaguait tandis que la maîtresse nous parlait des coutumes des indiens Hatuey et Siboney, et que je me demandais s'ils mangeraient le manioc sans le savoureux mojo1 à l'ail. Je soupirais pour la pâte de fruit à la goyave accompagnée de fromage frais pendant que la maîtresse poursuivait son histoire sur ces lointains peuples indigènes.

Me revenait, de manière récurrente, l'arôme du délicieux soufflé2 de citrouille que préparait ma mère à Cuba, lorsque, malgré la crise, elle parvenait à en trouver au marché.

Des années plus tard, mon frère Goyo et sa famille vinrent nous voir à Mexico. J'avais promis de leurs préparer plusieurs délicieux petits-plats de notre terroir. La gastronomie mexicaine est bien particulière, par sa variété, ses saveurs, par le piment qui devient addictif, par la couleur qui invite à déguster quelques délicieux tacos... Je crois qu'en cette occasion j'avais parlé trop vite, en exagérant les délices que j'allais leurs préparer. Le moment venu – je travaillais alors comme promotrice culturelle dans le bureau du Conseil National pour la Culture et les Arts, en plus de m'occuper de la maison, et la visite familiale augmentait considérablement le nombre de convives – j'avais trouvé plus facile de passer au supermarché et d'acheter quelques tacos congelés. De ces tacos « parfaits » que la quantité de conservateurs et autres substances ajoutées maintiennent bien roulés, bien droits et toujours délicieux.

Le surnom que leur donna sans détour ma belle-sœur Laura, faisant allusion à la catastrophe nucléaire, resta ancré dans la famille et c'est alors que furent baptisés les fameux « tacos Tchernobyl de Ximena ». Il m'aura fallu des années pour me défaire de cette mauvaise réputation, avant que je puisse offrir à ma belle sœur de « vrais » plats de la cuisine mexicaine, bons et fait-maisons. Je crois avoir maintenant réussi à m'en débarrasser.

Je vois la cuisine comme un lieu de rencontre, la communion parfaite avec les cultures de notre pays, bien sûr, mais aussi avec celles, nombreuses et variées, du monde entier. Pour moi, cuisiner est un tout ; un art et un facteur de cohésion pour la famille et les amis. La cuisine est une responsabilité, une thérapie, une manière de faire plaisir, d'émerveiller et d'honorer. Avec elle, nous alimentons nos sentiments les plus forts, les plus intimes ; avec un gâteau au chocolat ou le plat préféré, nous acceptons et cajolons notre âme. La cuisine représente tout cela dans ma vie.

1Sauce de piment traditionnelle (ndt)

2En français dans le texte (ndt)

Dossier complet_La_table_qui_séduit_et_enlace

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